Sans debut ni fin, juste un essai

Les rayons de soleil qui jouaient dans ses cheveux semblaient y mettre le feu. On l’aurait dite auréolée d’une brume légère et dorée.
J’aimais y glisser mes doigts, cela me rappelait les heures passées, enfant, à jouer au milieu des fils de soie dans l’atelier de tissage de papa.
Son odeur aussi sentait bon Istambul, le marché aux épices, les volutes d’encens.
Oui, elle ressemblait à Istambul, secrète, mystérieuse. Lorsque je lui faisais l’amour, j’étais comme enivrée par les cordes des çumbüs et la peau tendue des darboukas. Saoulée par ses caresses et ses baisers. Ses seins lourds et pleins contre les miens, nos jambes entrelacées.
J’avais rencontré Jeanne à Paris, un soir d’hiver où j’errais dans mon quartier.
Je remontais la rue de la Pierre Levée à la recherche d’une bonne raison de rentrer chez moi. Le trottoir glissant rendait mes pas incertains, ou peut-être était-ce l’alcool. Comme les autres passants, j’avais la tête enfoncée dans les épaules, emmitouflée pour me protéger de la pluie glacée et du vent qui s’immiscait dans chaque petit espace laissé par le tissu de mon manteau. Nous avancions tous, tels des ombres. Sauf Jeanne.
De loin, j’ai repéré sa silhouette filiforme. Elle rayonnait au milieu de nous, le visage offert aux intempéries, l’écharpe au vent. La pluie et le froid avaient rougi le bout de son nez et ses pommettes lui donnant les traits enfantins d’une poupée russe. La plus petite, celle qu’on découvre en dernier, qu’on cherche, qu’on attend, la petite surprise. Elle marchait la tête en l’air, ses grands yeux noirs à l’affût de je ne sais quoi. Ses lèvres charnues et roses s’ouvraient sur de petits joyaux nacrés dont je découvrirai plus tard l’harmonie au détour du premier sourire qu’elle m’offrit.
La lumière des guirlandes de Noël pendues ça et là inondait par intermittence les courbes de son corps enserrées dans son manteau trop petit. Son bonnet laissait filer quelques mèches qui virevoltaient au gré de ses pas légers.
Je devais trouver un moyen de l’aborder, d’attirer son attention. Mais je restais pétrifiée, non, pas pétrifiée, enchantée, transportée par ce qu’elle dégageait.
Elle semblait danser sur le trottoir, survoler le pavé brillant de verglas. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, je fus surprise par ma propre voix lorsque je m’entendit lui demander : « J’ai froid, vous prenez un café avec moi ? ». A contrario, mon audace et l’incongruité de ma question ne semblèrent pas l’étonner le moins du monde. Sans un mot, elle attrapa mon bras en plongeant ses grands yeux sombres dans les miens. Et c’est dans un silence doux et empreint de magie que nous avons parcouru les quelques mètres qui nous séparaient du café, à l’angle de la rue.
Elle me devança et ouvrit la porte embuée de l’établissement étonnamment plein en cette soirée de décembre.
Au milieu du brouhaha des habitués nous nous sommes assises, sur une banquette, côte à côte, sans nous débarrasser de nos manteaux. Je la laissais commander deux cappuccinos « mousse de lait, pas chantilly » …
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