La tête dans un étau, elle enfonce approximativement la clé dans la serrure. Enfin rentrée. Et cette nausée qui ne la quitte plus ! “Le cœur au bord des lèvres”, maintenant elle visualise bien cette expression (qu’elle trouve d’ailleurs un peu gnangnan).
Cette vie l’use, littéralement. Elle maigrit à vue d’oeil, sa peau ternit, son regard devient morne, mat, voilé, comme celui des petits vieux qu’elle croise de temps à autres quand elle est obligée de quitter l’appartement pour descendre au Daily Monop’. Plus envie de manger, de sourire, de parler…
Elle doit être en train de mourir, en fait.
Mourir de quoi ? Mourir de la vie ?
C’est un peu ridicule mais ça ressemble à ça. Une espèce de combat continu depuis toujours et qu’elle sait pourtant perdu d’avance. Fatiguée.
Depuis le tout début, elle combat. Elle a ça dans le sang.
D’autres avaient essayé avant elle de prendre racine dans la matrice maternelle, un seul avait réussi, mais n’avait tenu que quelques semaines à l’extérieur. Une warrior, voilà l’image qu’elle a d’elle !
Se battre, elle aime ça et pense que c’était en même temps sa destinée et son moteur. D’ailleurs, quand la mer est d’huile, que la vie roule trop bien, ça lui fait peur un peu, alors elle trouve toujours un moyen de faire des vagues.
Courir, hurler de rire, sauter dans une flaque, danser, crier.
De temps en temps, un gong sonne la pause.
Ding ! Un enfant
Ding ! Un nouveau job
Ding ! Un weekend en amoureux
**********
Ding ! Ding ! Ding ! Pause finie : Petits pas rapides pour chauffer les muscles, respiration du petit chien pour oxygéner le sang, claques sur les joues, les bras pour stimuler l’instinct. BAM ! Ça repart !
Les assauts de Mère La Vie sont toujours accueillis comme des pas en avant.
Quand ils sont vraiment compliqués, elle prend le temps de remonter ses manches et d’élaborer une stratégie.
Elle se souvient : la maladie, la rue, le deuil. Là, c’est quand Mère La Vie fait vraiment sa pute… C’est pas du jeu.
Elle est parfois ressortie de combats complètement amochée, se faisant l’impression d’un pauvre coquelicot aux pétales rabougris au milieu d’un champs incendié d’où n’émergent que quelques fumerolles. Mais toujours elle renaît.
Ah oui c’est ça : elle pense qu’on renaît d’un combat pour en entamer un nouveau et que c’est le seul bon moyen d’avancer.
Le moment critique c’est celui des premières bouffées de nouvelle vie, quand on se relève et que, comme le nouveau-né, on ressent la douleur vive des premières vagues d’air qui déplient les poumons ratatinés sur eux-mêmes.
Enfin, ça c’était jusqu’ici…
Et si, finalement, elle avait épuisé sa capacité de renaissance. Elle le sent depuis un moment, elle encaisse moins bien, met du temps à reprendre son souffle, peine à retrouver l’équilibre quand elle se relève.
Alors ce soir, elle a sonné le gong toute seule. Les gens appellent ça « se prendre en main, penser à soi… se panser »… Mouais, elle y voit surtout un moyen de lâcher la rampe.
Oh elle veut pas claquer, elle veut juste marquer un temps d’arrêt et il ne vient pas seul.
Elle a ouvert une bouteille de Chardonnay, a laissé la première gorgée du liquide blond envahir longuement sa bouche, longtemps, pour que le cerveau ait le temps de comprendre que c’était le gong, puis l’a laissée couler dans sa gorge.
Elle a détaché ses cheveux a lancé la playlist « classique » de son Spotify et s’est déshabillée dans le salon, très tranquillement. Un lampée après l’autre, elle a vidé le premier verre. Elle était nue quand elle s’est servi le deuxième.
Elle s’est alors dirigée vers la salle de bain, puis s’est ravisée, « et merde, je prends la bouteille ! ».
Le Chardonnay trônait maintenant sur le lavabo, à côté du verre. Elle s’est penchée au dessus de la baignoire, a ouvert le robinet de gauche, très fort, celui de droite un peu moins (un bain chaud mais pas trop), a versé un filet crémeux de gel douche dans le bouillon d’eau fumante et laissé mousser en se posant, du bout du derrière, sur le rebord blanc et froid.
Elle regarda son reflet boire de petites rasades dans le miroir fixé sur la porte, puis disparaître dans le nuage de vapeur odorant. La buée la noyait, ou bien l’alcool commençait à faire effet…
Le bain était prêt. A la fermeture des robinets, la musique a repris toute la place dans la salle de bains, l’adagio d’Albinoni.
Un pied, puis l’autre, accroupie… elle a pris place dans le bain. La pièce était petite et en tendant le bras, elle a pu attraper son pinceau anti-cernes qu’elle a enfoncé dans ses cheveux ramassés à la va-vite en chignon, le vin et son verre.
La bouteille avait d’ailleurs pris une sacrée claque. Elle se versa le dernier verre, jusqu’à la dernière goutte.
Encore une gorgée puis elle posa maladroitement le verre par terre pour pouvoir se recouvrir entièrement d’eau. D’un doux mouvement du bassin, elle glissa de façon à avoir de l’eau jusque sous le nez. Elle plia les genoux pour pouvoir basculer la tête dans le liquide chaud… Quel bonheur, quel calme. Les sons lui parvenaient étouffés de l’extérieur, le Requiem Lacrimosa de Mozart.
Les bras en apesanteur, s’enfoncer. S’enfoncer encore, ne plus penser, ne plus ressentir… s’enfoncer.
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