
En ce moment je froisse du papier, c’est peut-être ma réponse au silence. Avant j’écris dessus, ou plutôt je laisse mon feutre se déplacer sur le papier et raconter ce qui court dans ma tête. Puis je froisse.
J’ai là maintenant dans le creux de ma main le rêve de cette nuit que j’ai écrit dans le métro sur la feuille quadrillée de mon cahier, celui où je prends des notes pendant les réunions. En arrivant au bureau, j’ai arraché la feuille, l’ai relue vite fait et depuis tout à l’heure je malaxe les mots, je me souviens des sensations de cette nuit.
J’ai rêvé que j’étais un trottoir. Un trottoir sur lequel des gamines avaient dessiné une marelle à la craie. Je pouvais sentir sur mon “corps” les lignes gauches et déviées par les gravillons qui me composent, comme de douces scarifications sur ma peau de bitume et granulats. Allongée là, dans ma position de trottoir, je regardais les nuages filer avant que la nuit ne tombe. En rangs plus ou moins serrés, ils faisaient la course vers ailleurs, vers là où je n’irai jamais. L’obscurité est arrivée très lentement et je me suis confondue avec elle. Je me suis sentie très seule.
J’ai vu se pointer la première goutte, je l’ai regardée grossir au fur et à mesure qu’elle s’approchait de moi. Elle a atterrit sur mon ventre, la case n°3 de la marelle. Je l’ai observée. Elle s’est d’abord aplatie en percutant mon asphalte, sa robe a virevolté et une jolie dentelle est venue danser autour d’elle. Puis elle s’est rétrécie en se recroquevillant sur elle-même avant d’éclore à nouveau haute et fière. Elle est alors redescendue encore plus lentement, a pris ses aises jusqu’à se faufiler dans mes pores. Les autres ont suivi, dansant la même chorégraphie, crépitant à mes oreilles.
J’ai regardé les filets de craie et d’eau dégouliner jusque dans le caniveau, mon voisin de toujours. Rus dociles, capillaires solitaires, tous ont fini par se rejoindre en un seul et même courant monochrome qui a dévalé la rue en me longeant dans une course folle.
Je devrais me sentir propre ce matin. Je ne sais pas si c’est le cas. Je froisse du papier. Je ne sais pas à quoi je réponds.
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