Qu’est-ce qu’il pouvait aimer ça. Il n’avait pas remarqué cet adorable tic lors de leur première rencontre. Son attention avait été happée par les mouvements de ses mains. Elle mimait tout ce qu’elle racontait. Pourtant elle n’avait absolument pas d’origines italiennes. Elle décrivait des volutes et des arcs de cercles avec ses poignets graciles, resserrait ses doigts pour dessiner de pentes plus ou moins arides, faisait danser ses mains au rythme de ses histoires, comme si sa petite voix fluette ne suffisait pas. Il avait même noté que souvent, elle soufflait doucement en visant sa frange, puis emprisonnait une mèche entre son index et son majeur pour la repousser le long de son front et la bloquer derrière son oreille. Trop courte, la petite mèche revenait à sa place initiale, il s’occupait alors lui-même de la dompter pendant qu’elle reprenait le spectacle de ses mains accompagnant sa voix. Il adorait la toucher.
Mais ce soir, elle avait du travail, alors il s’est installé en silence dans le fauteuil en face du canapé où elle avait étalé l’équivalent de la forêt de Fontainebleau en notes et coupures d’articles, deux ou trois bouquins et un paquet de bonbons Arlequin de Lutti. Elle avait calé son ordinateur portable sur ses genoux en tailleur et se tenait dos rond, penchée vers l’écran.
De là où il était, il ne distinguait pas le bas de son visage, juste ses yeux qui parcouraient un document numérique, droite, gauche, droite, gauche et le haut de son crâne où repoussaient les premiers cheveux depuis la fin du traitement. Il avait fini par s’habituer à sa tête nue malgré la peur qu’il avait éprouvée quand elle a commencé à perdre ses cheveux. Ils riaient maintenant tous les deux ce ce petit duvet qui poussait jour après jour. Il l’appelait “mon poussin” et ça les faisait mourir de rire. Après tout, le traitement avait fonctionné, le reste importait peu.
Elle a levé les yeux vers lui, elle a dû sentir qu’il regardait depuis tout à l’heure. Ils sont restés un moment ainsi. Sans une parole, sans bouger, ils aimaient se parler sans mots, se dire je t’aime avec les yeux. C’est elle qui a rompu cette douce conversation en lui demandant avec un grand sourire “tu me ferais un thé mon ange ?”. Comment pourrait-il refuser ? Il s’est levé lentement, s’est approché de la table basse pour y attraper la tasse vide du thé précédent, s’est penché doucement vers elle et a déposé un petit baiser sur le haut de son crâne et une caresse dans sa nuque.
Le bruit de la bouilloire a bientôt couvert celui de la mélodie qu’elle jouait sur le clavier de son ordinateur. Il a versé l’eau frémissante sur la boule bourrée de feuilles de thé noir et est reparti en direction du salon. Et c’est là qu’il a vu son petit bout de langue rose pincé entre ses dents. Le minuscule pétale entrait et sortait d’entre ses lèvres au gré de sa concentration. Comment avait-il pu louper un truc aussi fascinant pendant tous ces mois ? De n’importe quel autre adulte, il aurait trouvé ce tic complètement ridicule. Mais d’elle, c’était différent. Il trouvait ça adorable.
C’est le coussin qu’elle lui a envoyé à la figure qui l’a sorti de ses pensées “très très niaises” se dit-il.
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