· Les ombres claires href="http://ombresclaires.tumblr.com/rss" />

Les ombres claires

La tête dans un étau, elle enfonce approximativement la clé dans la serrure. Enfin rentrée. Et cette nausée qui ne la quitte plus ! “Le cœur au bord des lèvres”, maintenant elle visualise bien cette expression (qu’elle trouve d’ailleurs un peu gnangnan).
Cette vie l’use, littéralement. Elle maigrit à vue d’oeil, sa peau ternit, son regard devient morne, mat, voilé, comme celui des petits vieux qu’elle croise de temps à autres quand elle est obligée de quitter l’appartement pour descendre au Daily Monop’. Plus envie de manger, de sourire, de parler…
Elle doit être en train de mourir, en fait.
Mourir de quoi ? Mourir de la vie ?
C’est un peu ridicule mais ça ressemble à ça. Une espèce de combat continu depuis toujours et qu’elle sait pourtant perdu d’avance. Fatiguée.
Depuis le tout début, elle combat. Elle a ça dans le sang.
D’autres avaient essayé avant elle de prendre racine dans la matrice maternelle, un seul avait réussi, mais n’avait tenu que quelques semaines à l’extérieur. Une warrior, voilà l’image qu’elle a d’elle !
Se battre, elle aime ça et pense que c’était en même temps sa destinée et son moteur. D’ailleurs, quand la mer est d’huile, que la vie roule trop bien, ça lui fait peur un peu, alors elle trouve toujours un moyen de faire des vagues.
Courir, hurler de rire, sauter dans une flaque, danser, crier.
De temps en temps, un gong sonne la pause.
Ding ! Un enfant
Ding ! Un nouveau job
Ding ! Un weekend en amoureux
**********
Ding ! Ding ! Ding ! Pause finie : Petits pas rapides pour chauffer les muscles, respiration du petit chien pour oxygéner le sang, claques sur les joues, les bras pour stimuler l’instinct. BAM ! Ça repart !
Les assauts de Mère La Vie sont toujours accueillis comme des pas en avant.
Quand ils sont vraiment compliqués, elle prend le temps de remonter ses manches et d’élaborer une stratégie.
Elle se souvient : la maladie, la rue, le deuil. Là, c’est quand Mère La Vie fait vraiment sa pute… C’est pas du jeu.
Elle est parfois ressortie de combats complètement amochée, se faisant l’impression d’un pauvre coquelicot aux pétales rabougris au milieu d’un champs incendié d’où n’émergent que quelques fumerolles. Mais toujours elle renaît.
Ah oui c’est ça : elle pense qu’on renaît d’un combat pour en entamer un nouveau et que c’est le seul bon moyen d’avancer.
Le moment critique c’est celui des premières bouffées de nouvelle vie, quand on se relève et que, comme le nouveau-né, on ressent la douleur vive des premières vagues d’air qui déplient les poumons ratatinés sur eux-mêmes.
Enfin, ça c’était jusqu’ici…
Et si, finalement, elle avait épuisé sa capacité de renaissance. Elle le sent depuis un moment, elle encaisse moins bien, met du temps à reprendre son souffle, peine à retrouver l’équilibre quand elle se relève.
Alors ce soir, elle a sonné le gong toute seule. Les gens appellent ça « se prendre en main, penser à soi… se panser »… Mouais, elle y voit surtout un moyen de lâcher la rampe.
Oh elle veut pas claquer, elle veut juste marquer un temps d’arrêt et il ne vient pas seul.
Elle a ouvert une bouteille de Chardonnay, a laissé la première gorgée du liquide blond envahir longuement sa bouche, longtemps, pour que le cerveau ait le temps de comprendre que c’était le gong, puis l’a laissée couler dans sa gorge.
Elle a détaché ses cheveux a lancé la playlist « classique » de son Spotify et s’est déshabillée dans le salon, très tranquillement. Un lampée après l’autre, elle a vidé le premier verre. Elle était nue quand elle s’est servi le deuxième.
Elle s’est alors dirigée vers la salle de bain, puis s’est ravisée, « et merde, je prends la bouteille ! ».
Le Chardonnay trônait maintenant sur le lavabo, à côté du verre. Elle s’est penchée au dessus de la baignoire, a ouvert le robinet de gauche, très fort, celui de droite un peu moins (un bain chaud mais pas trop), a versé un filet crémeux de gel douche dans le bouillon d’eau fumante et laissé mousser en se posant, du bout du derrière, sur le rebord blanc et froid.
Elle regarda son reflet boire de petites rasades dans le miroir fixé sur la porte, puis disparaître dans le nuage de vapeur odorant. La buée la noyait, ou bien l’alcool commençait à faire effet…
Le bain était prêt. A la fermeture des robinets, la musique a repris toute la place dans la salle de bains, l’adagio d’Albinoni.
Un pied, puis l’autre, accroupie… elle a pris place dans le bain. La pièce était petite et en tendant le bras, elle a pu attraper son pinceau anti-cernes qu’elle a enfoncé dans ses cheveux ramassés à la va-vite en chignon, le vin et son verre.
La bouteille avait d’ailleurs pris une sacrée claque. Elle se versa le dernier verre, jusqu’à la dernière goutte.
Encore une gorgée puis elle posa maladroitement le verre par terre pour pouvoir se recouvrir entièrement d’eau. D’un doux mouvement du bassin, elle glissa de façon à avoir de l’eau jusque sous le nez. Elle plia les genoux pour pouvoir basculer la tête dans le liquide chaud… Quel bonheur, quel calme. Les sons lui parvenaient étouffés de l’extérieur, le Requiem Lacrimosa de Mozart.
Les bras en apesanteur, s’enfoncer. S’enfoncer encore, ne plus penser, ne plus ressentir… s’enfoncer.

La tête dans un étau, elle enfonce approximativement la clé dans la serrure. Enfin rentrée. Et cette nausée qui ne la quitte plus ! “Le cœur au bord des lèvres”, maintenant elle visualise bien cette expression (qu’elle trouve d’ailleurs un peu gnangnan).

Cette vie l’use, littéralement. Elle maigrit à vue d’oeil, sa peau ternit, son regard devient morne, mat, voilé, comme celui des petits vieux qu’elle croise de temps à autres quand elle est obligée de quitter l’appartement pour descendre au Daily Monop’. Plus envie de manger, de sourire, de parler…

Elle doit être en train de mourir, en fait.

Mourir de quoi ? Mourir de la vie ?

C’est un peu ridicule mais ça ressemble à ça. Une espèce de combat continu depuis toujours et qu’elle sait pourtant perdu d’avance. Fatiguée.

Depuis le tout début, elle combat. Elle a ça dans le sang.

D’autres avaient essayé avant elle de prendre racine dans la matrice maternelle, un seul avait réussi, mais n’avait tenu que quelques semaines à l’extérieur. Une warrior, voilà l’image qu’elle a d’elle !

Se battre, elle aime ça et pense que c’était en même temps sa destinée et son moteur. D’ailleurs, quand la mer est d’huile, que la vie roule trop bien, ça lui fait peur un peu, alors elle trouve toujours un moyen de faire des vagues.

Courir, hurler de rire, sauter dans une flaque, danser, crier.

De temps en temps, un gong sonne la pause.

Ding ! Un enfant

Ding ! Un nouveau job

Ding ! Un weekend en amoureux

**********

Ding ! Ding ! Ding ! Pause finie : Petits pas rapides pour chauffer les muscles, respiration du petit chien pour oxygéner le sang, claques sur les joues, les bras pour stimuler l’instinct. BAM ! Ça repart !

Les assauts de Mère La Vie sont toujours accueillis comme des pas en avant.

Quand ils sont vraiment compliqués, elle prend le temps de remonter ses manches et d’élaborer une stratégie.

Elle se souvient : la maladie, la rue, le deuil. Là, c’est quand Mère La Vie fait vraiment sa pute… C’est pas du jeu.

Elle est parfois ressortie de combats complètement amochée, se faisant l’impression d’un pauvre coquelicot aux pétales rabougris au milieu d’un champs incendié d’où n’émergent que quelques fumerolles. Mais toujours elle renaît.

Ah oui c’est ça : elle pense qu’on renaît d’un combat pour en entamer un nouveau et que c’est le seul bon moyen d’avancer.

Le moment critique c’est celui des premières bouffées de nouvelle vie, quand on se relève et que, comme le nouveau-né, on ressent la douleur vive des premières vagues d’air qui déplient les poumons ratatinés sur eux-mêmes.

Enfin, ça c’était jusqu’ici…

Et si, finalement, elle avait épuisé sa capacité de renaissance. Elle le sent depuis un moment, elle encaisse moins bien, met du temps à reprendre son souffle, peine à retrouver l’équilibre quand elle se relève.

Alors ce soir, elle a sonné le gong toute seule. Les gens appellent ça « se prendre en main, penser à soi… se panser »… Mouais, elle y voit surtout un moyen de lâcher la rampe.

Oh elle veut pas claquer, elle veut juste marquer un temps d’arrêt et il ne vient pas seul.

Elle a ouvert une bouteille de Chardonnay, a laissé la première gorgée du liquide blond envahir longuement sa bouche, longtemps, pour que le cerveau ait le temps de comprendre que c’était le gong, puis l’a laissée couler dans sa gorge.

Elle a détaché ses cheveux a lancé la playlist « classique » de son Spotify et s’est déshabillée dans le salon, très tranquillement. Un lampée après l’autre, elle a vidé le premier verre. Elle était nue quand elle s’est servi le deuxième.

Elle s’est alors dirigée vers la salle de bain, puis s’est ravisée, « et merde, je prends la bouteille ! ».

Le Chardonnay trônait maintenant sur le lavabo, à côté du verre. Elle s’est penchée au dessus de la baignoire, a ouvert le robinet de gauche, très fort, celui de droite un peu moins (un bain chaud mais pas trop), a versé un filet crémeux de gel douche dans le bouillon d’eau fumante et laissé mousser en se posant, du bout du derrière, sur le rebord blanc et froid.

Elle regarda son reflet boire de petites rasades dans le miroir fixé sur la porte, puis disparaître dans le nuage de vapeur odorant. La buée la noyait, ou bien l’alcool commençait à faire effet…

Le bain était prêt. A la fermeture des robinets, la musique a repris toute la place dans la salle de bains, l’adagio d’Albinoni.

Un pied, puis l’autre, accroupie… elle a pris place dans le bain. La pièce était petite et en tendant le bras, elle a pu attraper son pinceau anti-cernes qu’elle a enfoncé dans ses cheveux ramassés à la va-vite en chignon, le vin et son verre.

La bouteille avait d’ailleurs pris une sacrée claque. Elle se versa le dernier verre, jusqu’à la dernière goutte.

Encore une gorgée puis elle posa maladroitement le verre par terre pour pouvoir se recouvrir entièrement d’eau. D’un doux mouvement du bassin, elle glissa de façon à avoir de l’eau jusque sous le nez. Elle plia les genoux pour pouvoir basculer la tête dans le liquide chaud… Quel bonheur, quel calme. Les sons lui parvenaient étouffés de l’extérieur, le Requiem Lacrimosa de Mozart.

Les bras en apesanteur, s’enfoncer. S’enfoncer encore, ne plus penser, ne plus ressentir… s’enfoncer.

Cling ! Une pièce de monnaie qui ne finira pas dans la machine à café d’un bureau au 17ème étage d’une tour grouillant de robots serviles et alignés.
Elle est pour moi, on vient de la jeter gentiment dans l’écuelle qui me sert de compte en banque. Encore quelques unes et je pourrai acheter une baguette, un paquet de jambon sous vide et une ou deux bières pour bien démarrer la journée.
Je passe en position allongée. Vous êtes plus marrants à l’horizontale. Le revêtement de sol noir et lisse me transmet le froid de la terre, des fondations que vous piétinez sans même en avoir conscience. Les vibrations des trains sur les rails rendent mon corps vivant, je visualise mes côtes, mon sacrum, et le reste de mon squelette secoués par ces ondes.
L’alcool m’aide à oublier la carcasse que je traine depuis tant d’années, mais j’aime la sentir parfois.
C’est bientôt l’heure du prochain arrivage. Cliquetis des roues sur le rail, sifflement des freins, expiration hydraulique des portes automatiques. Alors le train dégueule des brassées de jambes et de pieds. Vous courrez, enjambez, piétinez. Baskets, escarpins, mocassins.
Allez-y courrez ! Moi je serai là ce soir, pour vous regarder vous entasser dans les wagons. Vous serez exténués et moi bourré.

Cling ! Une pièce de monnaie qui ne finira pas dans la machine à café d’un bureau au 17ème étage d’une tour grouillant de robots serviles et alignés.

Elle est pour moi, on vient de la jeter gentiment dans l’écuelle qui me sert de compte en banque. Encore quelques unes et je pourrai acheter une baguette, un paquet de jambon sous vide et une ou deux bières pour bien démarrer la journée.

Je passe en position allongée. Vous êtes plus marrants à l’horizontale. Le revêtement de sol noir et lisse me transmet le froid de la terre, des fondations que vous piétinez sans même en avoir conscience. Les vibrations des trains sur les rails rendent mon corps vivant, je visualise mes côtes, mon sacrum, et le reste de mon squelette secoués par ces ondes.

L’alcool m’aide à oublier la carcasse que je traine depuis tant d’années, mais j’aime la sentir parfois.

C’est bientôt l’heure du prochain arrivage. Cliquetis des roues sur le rail, sifflement des freins, expiration hydraulique des portes automatiques. Alors le train dégueule des brassées de jambes et de pieds. Vous courrez, enjambez, piétinez. Baskets, escarpins, mocassins.

Allez-y courrez ! Moi je serai là ce soir, pour vous regarder vous entasser dans les wagons. Vous serez exténués et moi bourré.

“Accident de voyageur, le trafic de la ligne A est interrompu dans les deux sens”.
Dans les deux sens ! Je mesure 1m72 et je pèse 59 kg ! Comment ai-je pu mettre un tel bordel ?
En plus, comme j’ai hésité au dernier moment, je n’ai frappé que le côté du train, roulée en boule entre l’acier froid de sa carcasse et le bord tranchant du quai…
Des tire au flanc ces mecs de la sécurité ferroviaire. Regarde, je tiens maintenant dans un sac poubelle 50 litres !
50 litres de fiel
50 litres de haine
50 litres de colère
50 litres.

“Accident de voyageur, le trafic de la ligne A est interrompu dans les deux sens”.

Dans les deux sens ! Je mesure 1m72 et je pèse 59 kg ! Comment ai-je pu mettre un tel bordel ?

En plus, comme j’ai hésité au dernier moment, je n’ai frappé que le côté du train, roulée en boule entre l’acier froid de sa carcasse et le bord tranchant du quai…

Des tire au flanc ces mecs de la sécurité ferroviaire. Regarde, je tiens maintenant dans un sac poubelle 50 litres !

50 litres de fiel

50 litres de haine

50 litres de colère

50 litres.

On était assis en silence tous les deux. Il a ouvert sa main droite et déplié doucement ses doigts calleux. Sa peau sèche et ridée de 70 années d’un travail dur et passionné semblait retenir ses phalanges gonflées.
Il a tourné la tête vers moi et a enfoncé son regard bleu dans le mien. J’ai toujours été sa préférée, “son soleil”. Ses billes azur sont revenues à sa main et sans me regarder, il a dit : “Mes mains, elles ont travaillé la terre toute ma vie, parce qu’il n’y a que ça que je sais faire.”
Alors il a pris ma main dans la sienne. J’avais 6 ans à nouveau. Mon petit poing dans sa grande paume. “Les tiennes sont douces et gracieuses. Elles ont encore plein de choses à faire…”
Alors il s’est levé, et d’un signe presque imperceptible de la tête, m’a engagée à le suivre dans un recoin du verger. Il a désigné du doigt un morceau de bois avec des feuilles, à peine un arbuste. “Celui-là il est pour toi, c’est un pêcher sauvage. Il est robuste, résiste à la sécheresse et à la pluie, et surtout il donne des fruits doux et sucrés. Je ne suis pas instruit comme toi, mon soleil, mais je sais que le pêcher ça a aussi un autre sens”. Son regard s’est encanaillé et il m’a offert un large sourire. “c’est pour ça qu’il est pour toi : il est comme toi.”
C’était le 3 avril 2010. Il s’est éteint un mois et 16 jours plus tard à peu près à la même heure.
Et quand le soleil est trop piquant, ou la pluie trop perçante, j’ouvre ma main droite, je déplie mes doigts et je caresse une feuille du pêcher sauvage de papi.

On était assis en silence tous les deux. Il a ouvert sa main droite et déplié doucement ses doigts calleux. Sa peau sèche et ridée de 70 années d’un travail dur et passionné semblait retenir ses phalanges gonflées.

Il a tourné la tête vers moi et a enfoncé son regard bleu dans le mien. J’ai toujours été sa préférée, “son soleil”. Ses billes azur sont revenues à sa main et sans me regarder, il a dit : “Mes mains, elles ont travaillé la terre toute ma vie, parce qu’il n’y a que ça que je sais faire.”

Alors il a pris ma main dans la sienne. J’avais 6 ans à nouveau. Mon petit poing dans sa grande paume. “Les tiennes sont douces et gracieuses. Elles ont encore plein de choses à faire…”

Alors il s’est levé, et d’un signe presque imperceptible de la tête, m’a engagée à le suivre dans un recoin du verger. Il a désigné du doigt un morceau de bois avec des feuilles, à peine un arbuste. “Celui-là il est pour toi, c’est un pêcher sauvage. Il est robuste, résiste à la sécheresse et à la pluie, et surtout il donne des fruits doux et sucrés. Je ne suis pas instruit comme toi, mon soleil, mais je sais que le pêcher ça a aussi un autre sens”. Son regard s’est encanaillé et il m’a offert un large sourire. “c’est pour ça qu’il est pour toi : il est comme toi.”

C’était le 3 avril 2010. Il s’est éteint un mois et 16 jours plus tard à peu près à la même heure.

Et quand le soleil est trop piquant, ou la pluie trop perçante, j’ouvre ma main droite, je déplie mes doigts et je caresse une feuille du pêcher sauvage de papi.

Comme pour me narguer, les draps imitent la forme de ton corps quand tu étais encore là, il y a quelques heures.
Je roule de ton côté pour m’enivrer des dernières effluves de toi, de nous, fugaces.
Tout mon corps tressaille encore de ta dernière caresse, de ton dernier mot, de ton dernier coup de rein.
J’arrête de respirer, je fais le silence, je veux entendre encore ta respiration, sentir encore ton souffle dans mon dos.
Un petite vague dans le bas de mon ventre et la sonnerie du réveil me rappelle à la réalité. Je respire. C’est l’heure.

Comme pour me narguer, les draps imitent la forme de ton corps quand tu étais encore là, il y a quelques heures.

Je roule de ton côté pour m’enivrer des dernières effluves de toi, de nous, fugaces.

Tout mon corps tressaille encore de ta dernière caresse, de ton dernier mot, de ton dernier coup de rein.

J’arrête de respirer, je fais le silence, je veux entendre encore ta respiration, sentir encore ton souffle dans mon dos.

Un petite vague dans le bas de mon ventre et la sonnerie du réveil me rappelle à la réalité. Je respire. C’est l’heure.

Un caillou dans la chaussure,
Une étiquette qui gratte,
Une coupure à la pliure de l’index,
Un pull qui pique,
Une couture qui démange,
Un imper encore humide de la dernière ondée,
Un ongle cassé trop court,
Un bouton de moustique derrière le genou.
Parfois tu peux être tout ça. Et pourtant je t’aime. Je t’aime comme l’eau du bain à la température de mon corps et dont je ne perçois la présence que grâce aux vaguelettes générées par un mouvement de mon pied.

Un caillou dans la chaussure,

Une étiquette qui gratte,

Une coupure à la pliure de l’index,

Un pull qui pique,

Une couture qui démange,

Un imper encore humide de la dernière ondée,

Un ongle cassé trop court,

Un bouton de moustique derrière le genou.

Parfois tu peux être tout ça. Et pourtant je t’aime. Je t’aime comme l’eau du bain à la température de mon corps et dont je ne perçois la présence que grâce aux vaguelettes générées par un mouvement de mon pied.

J’aime quand on est tous les deux en silence. Quand tu me regardes regarder mes pieds. Quand je t’écoute écouter nos respirations. Quand tu caresses ma main qui caresse ton épaule. Reviens vite, on va faire l’amour encore et attendre que les heures passent sans rien dire.

J’aime quand on est tous les deux en silence. Quand tu me regardes regarder mes pieds. Quand je t’écoute écouter nos respirations. Quand tu caresses ma main qui caresse ton épaule. Reviens vite, on va faire l’amour encore et attendre que les heures passent sans rien dire.

Je lui parle, je monologue, je l’invective, je le questionne, je hurle, je le supplie.
Je murmure tout près de lui. Je le caresse, le regarde.
Je me tais.
J’allume une cigarette, minaude, laisse langoureusement les volutes de fumée bleuâtre sortir de ma bouche.
Je lui tourne le dos, m’éloigne de quelques pas.
Il est là, immobile, ne répond pas.
Je me retourne et le regarde une dernière fois.
Je pars, j’abandonne. Il ne me parlera pas, ne me répondra pas.
Je ne sais pas parler aux murs.

Je lui parle, je monologue, je l’invective, je le questionne, je hurle, je le supplie.

Je murmure tout près de lui. Je le caresse, le regarde.

Je me tais.

J’allume une cigarette, minaude, laisse langoureusement les volutes de fumée bleuâtre sortir de ma bouche.

Je lui tourne le dos, m’éloigne de quelques pas.

Il est là, immobile, ne répond pas.

Je me retourne et le regarde une dernière fois.

Je pars, j’abandonne. Il ne me parlera pas, ne me répondra pas.

Je ne sais pas parler aux murs.

J’ai des rides aux coins des yeux. Et ? Et alors ?
Mes rides sont toutes les fois où j’ai ri. La fois où j’ai rencontré cet homme, ses mots, son regard amoureux et ses gestes.Sa façon de rendre chaque événement exceptionnel. La fois où tu m’as fait éclater de rire à m’étouffer.
La fois où j’étais tellement perdue et malheureuse que mes copines n’avaient plus d’autres armes que celles de l’humour pour m’aider à me relever.
Mes rides aux coins des yeux elles sont aussi toutes les fois où j’ai grimacé de douleur. La fois où j’ai cru qu’on pouvait mourir de souffrir.
Mes rides sont toutes les fois où j’ai eu envie de plaire (et que par pure coquetterie j’ai forcé mon sourire devant le miroir pour vérifier que je n’avais pas un pépin de myrtille entre les dents).
Mes rides sont un peu le backup de moi. Bien sur je préfèrerais avoir encore 20 ans… Quoique … En fait non.
Chaque millimètre de ride est un bout de moi. Je veux encore plein de rides. Je veux encore des microsillons de vie. Je veux encore être marquée par les émotions. Toutes. Rire, souffrir c’est toujours être en vie.

J’ai des rides aux coins des yeux. Et ? Et alors ?

Mes rides sont toutes les fois où j’ai ri. La fois où j’ai rencontré cet homme, ses mots, son regard amoureux et ses gestes.Sa façon de rendre chaque événement exceptionnel. La fois où tu m’as fait éclater de rire à m’étouffer.

La fois où j’étais tellement perdue et malheureuse que mes copines n’avaient plus d’autres armes que celles de l’humour pour m’aider à me relever.

Mes rides aux coins des yeux elles sont aussi toutes les fois où j’ai grimacé de douleur. La fois où j’ai cru qu’on pouvait mourir de souffrir.

Mes rides sont toutes les fois où j’ai eu envie de plaire (et que par pure coquetterie j’ai forcé mon sourire devant le miroir pour vérifier que je n’avais pas un pépin de myrtille entre les dents).

Mes rides sont un peu le backup de moi. Bien sur je préfèrerais avoir encore 20 ans… Quoique … En fait non.

Chaque millimètre de ride est un bout de moi. Je veux encore plein de rides. Je veux encore des microsillons de vie. Je veux encore être marquée par les émotions. Toutes. Rire, souffrir c’est toujours être en vie.

C’est drôle comme les évènements peuvent s’enchaîner parfois et former une sorte de corde qu’on va suivre pour pouvoir avancer.
On croit qu’on est dans le noir, seul. Comme dans une grotte. On fait du feu pour se rassurer, des peintures rupestres pour s’occuper. On chasse vaguement aussi, parce qu’il faut bien manger, s’habiller…
Puis un jour, on est surpris. Au détour d’une partie de chasse, là, à l’autre bout de la clairière, on aperçoit un Autre. Cet Autre, c’est le début de la corde, de la ligne de vie qu’on va pouvoir suivre pour enfin quitter la grotte, sa pénombre, son humidité, son écho rassurant aussi et ses parois protectrices.
Aller vers l’Autre est très tentant, il nous ressemble tant. Il est différent aussi.
Il remet en cause le cocon que l’on croit bon pour soi, critiquant son aspect triste et lugubre, désapprouvant notre apparence bourrue et renfrognée. On se laisse bercer par cette petite lumière qu’il vient nous offrir, on danse autour de son feu à lui, on boit ses décoctions d’herbes magiques qui font tourner la tête, on est pris dans le tourbillon de ses bruits, de son univers, on rencontre ses semblables, à lui, on s’adapte, on rit, on parle. On suit la corde, on suit le groupe.
Et passé le moment de la découverte, on se pose, au milieu des Autres. Petit à petit, on s’éloigne au milieu d’eux. On est physiquement là, on sent la présence de ces corps étrangers, les coupures de leurs mains sur les nôtres, les entailles de leurs baisers sur nos joues, les balafres de leurs voix dans nos oreilles…
Et à nouveau, on est dans la grotte.
La corde s’est brisée. La corde a-t-elle même existé ?
On ne veut pas être sauvé. On n’est pas en danger. La grotte c’est nous.
Lâcher la corde n’est pas simple. Cela demande de la volonté. Aller contre les Autres, leurs modèles, leurs croyances.
J’ai arrêté d’essayer de les convaincre que c’est ainsi que je suis bien : seule, sans corde.
Je suis là, au milieu d’eux en apparence, dans ma grotte en vrai. Elle est parfois humide et inhospitalière, mais elle est moi, elle est riche d’aspérités, douce d’alcôves, rassurante d’exiguïté, chaude d’une lumière tamisée.
Alors je reste dans ma grotte, telle une ourse, je veille en silence les Autres que j’aperçois à travers l’entrée. Je n’y accueille jamais personne, je reçois sur le palier.

C’est drôle comme les évènements peuvent s’enchaîner parfois et former une sorte de corde qu’on va suivre pour pouvoir avancer.

On croit qu’on est dans le noir, seul. Comme dans une grotte. On fait du feu pour se rassurer, des peintures rupestres pour s’occuper. On chasse vaguement aussi, parce qu’il faut bien manger, s’habiller…

Puis un jour, on est surpris. Au détour d’une partie de chasse, là, à l’autre bout de la clairière, on aperçoit un Autre. Cet Autre, c’est le début de la corde, de la ligne de vie qu’on va pouvoir suivre pour enfin quitter la grotte, sa pénombre, son humidité, son écho rassurant aussi et ses parois protectrices.

Aller vers l’Autre est très tentant, il nous ressemble tant. Il est différent aussi.

Il remet en cause le cocon que l’on croit bon pour soi, critiquant son aspect triste et lugubre, désapprouvant notre apparence bourrue et renfrognée. On se laisse bercer par cette petite lumière qu’il vient nous offrir, on danse autour de son feu à lui, on boit ses décoctions d’herbes magiques qui font tourner la tête, on est pris dans le tourbillon de ses bruits, de son univers, on rencontre ses semblables, à lui, on s’adapte, on rit, on parle. On suit la corde, on suit le groupe.

Et passé le moment de la découverte, on se pose, au milieu des Autres. Petit à petit, on s’éloigne au milieu d’eux. On est physiquement là, on sent la présence de ces corps étrangers, les coupures de leurs mains sur les nôtres, les entailles de leurs baisers sur nos joues, les balafres de leurs voix dans nos oreilles…

Et à nouveau, on est dans la grotte.

La corde s’est brisée. La corde a-t-elle même existé ?

On ne veut pas être sauvé. On n’est pas en danger. La grotte c’est nous.

Lâcher la corde n’est pas simple. Cela demande de la volonté. Aller contre les Autres, leurs modèles, leurs croyances.

J’ai arrêté d’essayer de les convaincre que c’est ainsi que je suis bien : seule, sans corde.

Je suis là, au milieu d’eux en apparence, dans ma grotte en vrai. Elle est parfois humide et inhospitalière, mais elle est moi, elle est riche d’aspérités, douce d’alcôves, rassurante d’exiguïté, chaude d’une lumière tamisée.

Alors je reste dans ma grotte, telle une ourse, je veille en silence les Autres que j’aperçois à travers l’entrée. Je n’y accueille jamais personne, je reçois sur le palier.

J’écoute de la musique un peu triste.
J’aime bien avoir un peu le spleen mais pas trop. La limite est dangereusement fine entre cette état un peu sombre et l’obscurité parfaite de la déprime.
Je regarde de belles photos dans mes bouquins.
Des photos violentes, érotiques, noires, sensuelles. Des photos avec un grain particulier, un grain qui me parle, j’ai envie de plonger dans certaines, d’autres m’émeuvent aux larmes.
Éros, Thanatos et moi.
Par moment je me lève et je regarde les gouttes de pluie dévaler la vitre de la véranda. Elles glissent, bifurquent pour éviter des obstacles invisibles.
Les gouttes de pluie ça ne sait pas rouler droit. Un peu comme moi.

J’écoute de la musique un peu triste.

J’aime bien avoir un peu le spleen mais pas trop. La limite est dangereusement fine entre cette état un peu sombre et l’obscurité parfaite de la déprime.

Je regarde de belles photos dans mes bouquins.

Des photos violentes, érotiques, noires, sensuelles. Des photos avec un grain particulier, un grain qui me parle, j’ai envie de plonger dans certaines, d’autres m’émeuvent aux larmes.

Éros, Thanatos et moi.

Par moment je me lève et je regarde les gouttes de pluie dévaler la vitre de la véranda. Elles glissent, bifurquent pour éviter des obstacles invisibles.

Les gouttes de pluie ça ne sait pas rouler droit. Un peu comme moi.

J’ai faim.
Faim de quelque chose qui ne se mange pas. Métaphore pourrie pour parler d’un corps, d’une peau, d’une odeur. On peut pas être toujours au top.
“Mange ton poing et garde l’autre pour demain.”
J’ai faim. Ça me tord dedans, c’est sourd, ça brûle… C’est presque bon. Presque.
“Fallait pas commencer ! “
“L’appétit vient en mangeant. Et voilà ! “
J’aurais pas dû, même un petit bout, juste pour gouter…
Mais j’aurais regretté si j’avais laissé mon assiette sans la toucher. Alors je lèche mes lèvres. Ça me fait patienter…

J’ai faim.

Faim de quelque chose qui ne se mange pas. Métaphore pourrie pour parler d’un corps, d’une peau, d’une odeur. On peut pas être toujours au top.

“Mange ton poing et garde l’autre pour demain.”

J’ai faim. Ça me tord dedans, c’est sourd, ça brûle… C’est presque bon. Presque.

“Fallait pas commencer ! “

“L’appétit vient en mangeant. Et voilà ! “

J’aurais pas dû, même un petit bout, juste pour gouter…

Mais j’aurais regretté si j’avais laissé mon assiette sans la toucher. Alors je lèche mes lèvres. Ça me fait patienter…

Fine comme le papier calque, blanche, laiteuse, sa peau a cessé de vibrer au rythme de l’afflux sanguin.
Le duvet blond de sa chevelure tombée récemment lui donne l’air d’un oisillon tombé du nid, fragile et vulnérable.
Les aiguilles ont laissé de minuscules points rouges sur ses tempes et le dessus de ses mains, les autres veines, trop malmenées, n’étant plus disponibles. Ses os saillants tirent sa peau, forment des angles improbables, surtout au niveau de ses hanches qu’elle avait pleines et rondes.
Elle a fermé les yeux. Ou peut-être n’a-t-elle rien fait. Peut-être que c’est par les paupières que la vie a commencé à la quitter. Je ne sais pas par où commence la fin.
Elle a serré moins fort ma main. De moins en moins fort. Ses muscles se sont détendus, son corps a pris une pause lascive, sensuelle, presque belle.
Le dernier souffle de vie a glissé entre ses lèvres fines et sèches. Je l’ai entendu, je ne l’oublierai pas. Sa mélodie s’est mêlée à l’odeur entêtante du lys longiflorum qui occupait toute la chambre. Ils forment dans mes souvenirs la symphonie de sa mort.

Fine comme le papier calque, blanche, laiteuse, sa peau a cessé de vibrer au rythme de l’afflux sanguin.

Le duvet blond de sa chevelure tombée récemment lui donne l’air d’un oisillon tombé du nid, fragile et vulnérable.

Les aiguilles ont laissé de minuscules points rouges sur ses tempes et le dessus de ses mains, les autres veines, trop malmenées, n’étant plus disponibles. Ses os saillants tirent sa peau, forment des angles improbables, surtout au niveau de ses hanches qu’elle avait pleines et rondes.

Elle a fermé les yeux. Ou peut-être n’a-t-elle rien fait. Peut-être que c’est par les paupières que la vie a commencé à la quitter. Je ne sais pas par où commence la fin.

Elle a serré moins fort ma main. De moins en moins fort. Ses muscles se sont détendus, son corps a pris une pause lascive, sensuelle, presque belle.

Le dernier souffle de vie a glissé entre ses lèvres fines et sèches. Je l’ai entendu, je ne l’oublierai pas. Sa mélodie s’est mêlée à l’odeur entêtante du lys longiflorum qui occupait toute la chambre. Ils forment dans mes souvenirs la symphonie de sa mort.

(publié le 20 mars 2011 sur Voldemag)
Le vent s’est levé entraînant les feuilles qui jonchent la pelouse dans une valse effrénée. Elles forment une petite ronde, se croisent et se froissent les unes contre les autres, puis s’érigent en colonne, montent et s’éparpillent pour rejoindre une autre ronde. Le linge claque sur l’étendoir, se débat comme s’il tentait de s’échapper.
Les nuages poussés par ce souffle puissant jouent avec le soleil en dessinant des formes éphémères sur le pignon de la maison. J’entends les enfants d’à côté crier plus fort que d’habitude, surexcités. Puis le silence, ils sont rentrés, se sont mis à l’abri.
Le vent occupe l’espace, invisible et omniprésent. Les bruits de la rue sont feutrés comme étouffés, ou plutôt enveloppés par son sifflement.
Sous la tonnelle, j’observe le ciel qui s’obscurcit par intermittence au passage des nuages en retenant d’une main mes cheveux qui volent devant mes yeux, de l’autre le bas de ma jupe. Le flot d’air chaud mêlé aux rayons vifs du soleil me brûle les yeux.
J’entends le premier grondement au loin. Je sens ma peau se tendre, les petits grains de la chair de poule dessinent de minuscules montagnes sur mes bras. Mes tétons, délicieusement douloureux, durcissent et viennent frotter le coton de mon tee-shirt.
Je l’attends, J’ai tellement chaud.
Le ciel prend une couleur tellement profonde que machinalement je tends le bras pour caresser, attraper ce drap bleu gris sur lequel glissent les bancs de cumulonimbus.
Enfin la voilà, la première goutte de pluie.
Elle est venue s’écraser sur ma joue. J’ai ouvert la bouche de surprise mais je reste immobile, la respiration coupée. Je ferme les yeux. J’attends quelques secondes et relâche tout cet air coincé dans ma cage thoracique.
J’avance d’un pas. Pieds nus, je sens les brins de gazon sec titiller la plante de mes pieds. Les gouttes de pluie tombent doucement d’abord, une sur mon épaule, une sur mon nez, deux sur mon avant bras.
Bientôt, je ne peux plus définir quelle partie de mon corps reçoit la prochaine tellement elles sont rapprochées et nombreuses.
Le vent s’est arrêté comme pour laisser la place à cette ondée. L’odeur de l’asphalte chaud et mouillé de la rue envahit mes narines. Une odeur brute, chimique, prenante, enivrante.
Mes vêtements me collent à la peau, mes cheveux sont lourds. Je suis bien.
J’aime me souvenir de la pluie d’été douce et rafraîchissante, pour me réchauffer de celle d’hiver, froide et dure. Celle qui pique, qui traverse les vêtements, transperce les os et bouffe des degrés à mon corps et à mon moral.
J’aime me souvenir de la pluie d’été délicate et réconfortante, pour me consoler d’avoir trop pleuré. De m’être ridiculisée à sangloter le dos contre la porte, les yeux gonflés et rougis.
J’aime me souvenir de la pluie d’été enveloppante et apaisante, pour me soulager de la douleur qui ronge et qui fatigue, qui creuse les cernes, qui colle aux côtes et me fait grimacer.
J’aime me souvenir de la pluie d’été parce qu’elle est un peu lui.

(publié le 20 mars 2011 sur Voldemag)

Le vent s’est levé entraînant les feuilles qui jonchent la pelouse dans une valse effrénée. Elles forment une petite ronde, se croisent et se froissent les unes contre les autres, puis s’érigent en colonne, montent et s’éparpillent pour rejoindre une autre ronde. Le linge claque sur l’étendoir, se débat comme s’il tentait de s’échapper.

Les nuages poussés par ce souffle puissant jouent avec le soleil en dessinant des formes éphémères sur le pignon de la maison. J’entends les enfants d’à côté crier plus fort que d’habitude, surexcités. Puis le silence, ils sont rentrés, se sont mis à l’abri.

Le vent occupe l’espace, invisible et omniprésent. Les bruits de la rue sont feutrés comme étouffés, ou plutôt enveloppés par son sifflement.

Sous la tonnelle, j’observe le ciel qui s’obscurcit par intermittence au passage des nuages en retenant d’une main mes cheveux qui volent devant mes yeux, de l’autre le bas de ma jupe. Le flot d’air chaud mêlé aux rayons vifs du soleil me brûle les yeux.

J’entends le premier grondement au loin. Je sens ma peau se tendre, les petits grains de la chair de poule dessinent de minuscules montagnes sur mes bras. Mes tétons, délicieusement douloureux, durcissent et viennent frotter le coton de mon tee-shirt.

Je l’attends, J’ai tellement chaud.

Le ciel prend une couleur tellement profonde que machinalement je tends le bras pour caresser, attraper ce drap bleu gris sur lequel glissent les bancs de cumulonimbus.

Enfin la voilà, la première goutte de pluie.

Elle est venue s’écraser sur ma joue. J’ai ouvert la bouche de surprise mais je reste immobile, la respiration coupée. Je ferme les yeux. J’attends quelques secondes et relâche tout cet air coincé dans ma cage thoracique.

J’avance d’un pas. Pieds nus, je sens les brins de gazon sec titiller la plante de mes pieds. Les gouttes de pluie tombent doucement d’abord, une sur mon épaule, une sur mon nez, deux sur mon avant bras.

Bientôt, je ne peux plus définir quelle partie de mon corps reçoit la prochaine tellement elles sont rapprochées et nombreuses.

Le vent s’est arrêté comme pour laisser la place à cette ondée. L’odeur de l’asphalte chaud et mouillé de la rue envahit mes narines. Une odeur brute, chimique, prenante, enivrante.

Mes vêtements me collent à la peau, mes cheveux sont lourds. Je suis bien.

J’aime me souvenir de la pluie d’été douce et rafraîchissante, pour me réchauffer de celle d’hiver, froide et dure. Celle qui pique, qui traverse les vêtements, transperce les os et bouffe des degrés à mon corps et à mon moral.

J’aime me souvenir de la pluie d’été délicate et réconfortante, pour me consoler d’avoir trop pleuré. De m’être ridiculisée à sangloter le dos contre la porte, les yeux gonflés et rougis.

J’aime me souvenir de la pluie d’été enveloppante et apaisante, pour me soulager de la douleur qui ronge et qui fatigue, qui creuse les cernes, qui colle aux côtes et me fait grimacer.

J’aime me souvenir de la pluie d’été parce qu’elle est un peu lui.


Je marche sur les bandes blanches. J’évite le bitume.
Je marche dans les clous. Je traverse ma vie comme un grand boulevard.
Parfois je passe au rouge, je prends des risques. Alors je regarde de chaque coté, j’évalue la distance entre les voitures qui arrivent et moi. J’ai le temps ou pas ?
Et je me jette en avant, à grandes enjambées je fonce vers l’autre coté. Je sens les voitures me frôler, l’air qu’elles déplacent faire voltiger mes cheveux, leurs klaxons me vriller les tympans et augmenter mon rythme cardiaque.
Mais je ne fais jamais demi-tour.
Je traverse le grand boulevard. Je ne marche que sur les bandes blanches, c’est une lubie, une obsession.
Pas le bitume.
Les bandes blanches.
B
A
N
D
E
S
B
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H
E
S

Je marche sur les bandes blanches. J’évite le bitume.

Je marche dans les clous. Je traverse ma vie comme un grand boulevard.

Parfois je passe au rouge, je prends des risques. Alors je regarde de chaque coté, j’évalue la distance entre les voitures qui arrivent et moi. J’ai le temps ou pas ?

Et je me jette en avant, à grandes enjambées je fonce vers l’autre coté. Je sens les voitures me frôler, l’air qu’elles déplacent faire voltiger mes cheveux, leurs klaxons me vriller les tympans et augmenter mon rythme cardiaque.

Mais je ne fais jamais demi-tour.

Je traverse le grand boulevard. Je ne marche que sur les bandes blanches, c’est une lubie, une obsession.

Pas le bitume.

Les bandes blanches.

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