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Les ombres claires

Un mur mure. C’est sa vocation.
Et quand un mur mure l’oreille, tu peux murmurer tout ce que tu veux, ça ne passe pas.
Le mur mure et le murmure reste inaudible. (Même si, selon la légende les murs ont des oreilles).
Donc quand un mur mure, le murmure meurt.
Le murmure qui meurt ne fait pas de bruit, tout au plus celui de la griffe du chat sur le bois de la porte quand il fait trop froid dehors et qu’il veut rentrer.
Puis il s’éteint.
Chut.

Un mur mure. C’est sa vocation.

Et quand un mur mure l’oreille, tu peux murmurer tout ce que tu veux, ça ne passe pas.

Le mur mure et le murmure reste inaudible. (Même si, selon la légende les murs ont des oreilles).

Donc quand un mur mure, le murmure meurt.

Le murmure qui meurt ne fait pas de bruit, tout au plus celui de la griffe du chat sur le bois de la porte quand il fait trop froid dehors et qu’il veut rentrer.

Puis il s’éteint.

Chut.

6:43 - Je me réveille un peu courbaturée recroquevillée sur le canapé (je pense à toi). L’écran de la télé restée allumée toute la nuit balance des couleurs criardes sur les murs de la pièce. Je joue un instant avec la lumière. Je tourne mes poignets, délie mes doigts, gestes restés de mes cours de flamenco.
7:08 - J’ai envie d’un thé. Je descends sans faire de bruit. Le chat qui a visiblement dormi avec moi me suit, s’entortille entre mes jambes dans l’escalier. Je lui jette un juron silencieux pour ne pas réveiller la maison (je pense à toi).
7:12 - Pendant que la bouilloire entonne son chant bizarre, je pose le haut de mes fesses sur le canapé et me fige un instant devant la bibliothèque du salon (je pense à toi). Je voudrais des images pour accompagner mon thé. Le chat miaule. Pour me dire bonjour ?
7:24 - J’ai laissé couler l’eau frémissante sur un sachet de thé noir aux écorces d’oranges. (je pense à toi) J’ai lancé l’album “Small Town Boy” de My Little Cheap Dictaphone. …Ta gueule le chat !
7:45 - En lapant quelques gorgées de mon thé, j’ai relancé le feu d’hier soir. Le chauffage ne fonctionne pas en ce moment. Quelque part c’est tant mieux, ça nous oblige à faire du feu. (je pense à toi) Et j’aime savoir que les autres vont venir se chauffer à mon feu au sortir de leurs lits.
8:12 - J’ouvre Ellipse et Laps de Denis Roche, un livre sur le photographe avec de magnifiques clichés. En fait, je ne le connais pas, (je pense à toi) j’ai juste aimé une phrase de la préface : “Au-dedans, un laps de temps s’est trouvé pris : tout autour c’est l’ellipse”.
(9:15 - J’ai envie de te faire partager mon dimanche matin. Alors j’écris ces quelques phrases sans importance).
9:27 - J’entends la respiration de mon fils dans l’escalier. Il adore se cacher pour m’observer, depuis tout petit, depuis qu’il sait se déplacer seul (je pense à toi). Sans me retourner, je chuchote “viens”. Alors il vient et je colle mon nez dans son cou tout chaud qui sent “le dormi”.
Bon dimanche

6:43 - Je me réveille un peu courbaturée recroquevillée sur le canapé (je pense à toi). L’écran de la télé restée allumée toute la nuit balance des couleurs criardes sur les murs de la pièce. Je joue un instant avec la lumière. Je tourne mes poignets, délie mes doigts, gestes restés de mes cours de flamenco.

7:08 - J’ai envie d’un thé. Je descends sans faire de bruit. Le chat qui a visiblement dormi avec moi me suit, s’entortille entre mes jambes dans l’escalier. Je lui jette un juron silencieux pour ne pas réveiller la maison (je pense à toi).

7:12 - Pendant que la bouilloire entonne son chant bizarre, je pose le haut de mes fesses sur le canapé et me fige un instant devant la bibliothèque du salon (je pense à toi). Je voudrais des images pour accompagner mon thé. Le chat miaule. Pour me dire bonjour ?

7:24 - J’ai laissé couler l’eau frémissante sur un sachet de thé noir aux écorces d’oranges. (je pense à toi) J’ai lancé l’album “Small Town Boy” de My Little Cheap Dictaphone. …Ta gueule le chat !

7:45 - En lapant quelques gorgées de mon thé, j’ai relancé le feu d’hier soir. Le chauffage ne fonctionne pas en ce moment. Quelque part c’est tant mieux, ça nous oblige à faire du feu. (je pense à toi) Et j’aime savoir que les autres vont venir se chauffer à mon feu au sortir de leurs lits.

8:12 - J’ouvre Ellipse et Laps de Denis Roche, un livre sur le photographe avec de magnifiques clichés. En fait, je ne le connais pas, (je pense à toi) j’ai juste aimé une phrase de la préface : “Au-dedans, un laps de temps s’est trouvé pris : tout autour c’est l’ellipse”.

(9:15 - J’ai envie de te faire partager mon dimanche matin. Alors j’écris ces quelques phrases sans importance).

9:27 - J’entends la respiration de mon fils dans l’escalier. Il adore se cacher pour m’observer, depuis tout petit, depuis qu’il sait se déplacer seul (je pense à toi). Sans me retourner, je chuchote “viens”. Alors il vient et je colle mon nez dans son cou tout chaud qui sent “le dormi”.

Bon dimanche

Je suis la crasse sous les ongles des indigents, la chaussure trouée de l’homme qui a tout perdu.
Je suis l’horizon sombre et froid de celui qui fuit, femme et enfants sous le bras, mais je suis toujours mieux que la mort, la résignation ou la faim.
Je suis l’accordéoniste du métro, un chien pour seul compagnon.
Je suis la fille illégitime des cols blancs, la mère de la solidarité qui unit ceux qui sont tombés dans mes bras. Je suis celle qui tue les enfants, prostitue les femmes, drogue les hommes. Je suis celle que tu crains et que tu feins de ne pas voir.
Je suis parfois celle qui te donne bonne conscience au son de la pièce jetée dans l’étui du violon. Je suis celle que tu dis “trop lourde” pour ne pas avoir à me porter. Mais au fond, tout au fond de toi, tu sais bien que tu pourrais m’alléger, au prix d’efforts, de sacrifices et de remises en question.
Je suis celle que tu regardes au moment de lâcher la rampe, ton job, ta vie et qui t’invite à continuer, à te débattre. Je suis ton garde-fou, la cravache sur ta croupe.
Je suis celle qui rend légitime ton égocentrisme.
Je te fascine et te dégoute. Regarde-moi. Regarde-moi bien. Je suis là, et comme toi je ne bouge pas.
Regarde-moi dans les yeux, je suis la Misère, je t’entoure, je t’enlace.

Je suis la crasse sous les ongles des indigents, la chaussure trouée de l’homme qui a tout perdu.

Je suis l’horizon sombre et froid de celui qui fuit, femme et enfants sous le bras, mais je suis toujours mieux que la mort, la résignation ou la faim.

Je suis l’accordéoniste du métro, un chien pour seul compagnon.

Je suis la fille illégitime des cols blancs, la mère de la solidarité qui unit ceux qui sont tombés dans mes bras. Je suis celle qui tue les enfants, prostitue les femmes, drogue les hommes. Je suis celle que tu crains et que tu feins de ne pas voir.

Je suis parfois celle qui te donne bonne conscience au son de la pièce jetée dans l’étui du violon. Je suis celle que tu dis “trop lourde” pour ne pas avoir à me porter. Mais au fond, tout au fond de toi, tu sais bien que tu pourrais m’alléger, au prix d’efforts, de sacrifices et de remises en question.

Je suis celle que tu regardes au moment de lâcher la rampe, ton job, ta vie et qui t’invite à continuer, à te débattre. Je suis ton garde-fou, la cravache sur ta croupe.

Je suis celle qui rend légitime ton égocentrisme.

Je te fascine et te dégoute. Regarde-moi. Regarde-moi bien. Je suis là, et comme toi je ne bouge pas.

Regarde-moi dans les yeux, je suis la Misère, je t’entoure, je t’enlace.

Donne-moi ta langue. Laisse la mienne dessiner les contours de ta bouche. Laisse moi explorer les ridules de tes lèvres, tracés microscopiques. Mordille-moi, imperceptiblement, puis donne un petit coup de langue au même endroit, brûle et refroidit, chauffe et rafraichit. Je veux nos bouches pressées l’une contre l’autre. Entrouvertes, porte possible mais pas encore franchie. N’ose pas tout de suite. Laisse-moi te désirer encore. Lentement, gagne du terrain, glisse, coule. Donne-moi un baiser avec tes mains. Dans mes cheveux, ma nuque, mon dos. Donne-moi un baiser avec ton corps, serre-moi contre lui, que je sente tes muscles se contracter. Je veux voir les frissons former la chair de poule sur tes épaules. Et quand enfin tu deviens plus pressant, que tu me colles contre toi, je t’offre ma bouche. J’avance ma langue, joue avec la tienne. Écarte-toi, prenons le temps de nous regarder. “Clic” je prends une photographie mentale de la courbe de ton cou, de sa couleur, “Clac” une autre, de ton menton de ta barbe naissante qui m’irrite la joue, me fais rougir quand tu m’étreins. “Clac” photo du grain de ta peau, de son velouté imparfait qui la rend si désirable. Je voudrais filmer ton odeur… Reviens tout près. Donne-le moi ce baiser. Embrasse-moi jusqu’à ce que je perde l’équilibre et la raison. Je sens un feu d’artifice dans nos bouches qui ne forment plus qu’un moment de plaisir. Nos langues se lancent dans une danse suave et harmonieuse. Un baiser auréolé d’une lumière chaude. Un baiser au goût de luxure et d’innocence. Un baiser long comme la nuit, vif comme le jour. Un baiser unique, multiple, lent et violent. Un baiser qui dure. Un baiser avant les autres. Un baiser.

Donne-moi ta langue. Laisse la mienne dessiner les contours de ta bouche. Laisse moi explorer les ridules de tes lèvres, tracés microscopiques. Mordille-moi, imperceptiblement, puis donne un petit coup de langue au même endroit, brûle et refroidit, chauffe et rafraichit. Je veux nos bouches pressées l’une contre l’autre. Entrouvertes, porte possible mais pas encore franchie. N’ose pas tout de suite. Laisse-moi te désirer encore. Lentement, gagne du terrain, glisse, coule. Donne-moi un baiser avec tes mains. Dans mes cheveux, ma nuque, mon dos. Donne-moi un baiser avec ton corps, serre-moi contre lui, que je sente tes muscles se contracter. Je veux voir les frissons former la chair de poule sur tes épaules. Et quand enfin tu deviens plus pressant, que tu me colles contre toi, je t’offre ma bouche. J’avance ma langue, joue avec la tienne. Écarte-toi, prenons le temps de nous regarder. “Clic” je prends une photographie mentale de la courbe de ton cou, de sa couleur, “Clac” une autre, de ton menton de ta barbe naissante qui m’irrite la joue, me fais rougir quand tu m’étreins. “Clac” photo du grain de ta peau, de son velouté imparfait qui la rend si désirable. Je voudrais filmer ton odeur… Reviens tout près. Donne-le moi ce baiser. Embrasse-moi jusqu’à ce que je perde l’équilibre et la raison. Je sens un feu d’artifice dans nos bouches qui ne forment plus qu’un moment de plaisir. Nos langues se lancent dans une danse suave et harmonieuse. Un baiser auréolé d’une lumière chaude. Un baiser au goût de luxure et d’innocence. Un baiser long comme la nuit, vif comme le jour. Un baiser unique, multiple, lent et violent. Un baiser qui dure. Un baiser avant les autres. Un baiser.

Le silence premier. Celui du cocon dans lequel je suis passé de l’état d’œuf à celui de phalène.
Le silence de la sieste. Celui du sommeil des vacances qui enveloppe comme du coton et qui sent les embruns.
Le silence du cimetière. Celui qui marque le dernier au revoir, qui scelle les plaques de marbre.
Le silence de la nuit. Celui qui apaise, qui oblige à s’écouter. Le silence.
Et puis ton silence.

Le silence premier. Celui du cocon dans lequel je suis passé de l’état d’œuf à celui de phalène.

Le silence de la sieste. Celui du sommeil des vacances qui enveloppe comme du coton et qui sent les embruns.

Le silence du cimetière. Celui qui marque le dernier au revoir, qui scelle les plaques de marbre.

Le silence de la nuit. Celui qui apaise, qui oblige à s’écouter. Le silence.

Et puis ton silence.

Un rai de la lumière chaude de la lampe à poser du salon tranche net le mur noir face à la porte. J’avance d’un pas en soulevant la poignée pour faire le moins de bruit possible, entrouvre un peu plus la porte pour me glisser dans la chambre. Le rectangle de lumière s’élargit et viens lécher le bord du lit et ta main. J’ai peur de te réveiller. Alors je plonge dans la chambre et repousse rapidement la porte derrière moi. Je me retrouve dans le noir, seule avec ta respiration et ton odeur. J’ai peur de l’obscurité, de ce qu’elle cache. Mais tu es là, rien ne peut m’arriver. Je reste debout, appuyée au chambranle de la porte. Je ne sais pas si j’ai les yeux clos ou grands ouverts. J’attends qu’ils s’habituent et commencent à distinguer les contours de la pièce. En attendant je respire profondément, j’inhale les effluves de toi et moi qui flottent dans la pièce. Voilà, je distingue le lit, les monts et les vallées de ton corps sous le drap. Je n’approche pas tout de suite, même si j’ai furieusement envie de me coller à toi. Je me laisse glisser le long du mur et m’assois sur mes talons, pour mieux te regarder. Je ferme l’oeil gauche et fais le point de l’oeil droit, comme un cameraman sans camera. Je fais mon cinema, tu es mon sujet. Presque sans ma volonté, mon bras s’est levé. Il mime une longue caresse sur toi. Serpent langoureux sur des vagues de sable. Une onde de désir me parcourt. Je te vois paisible et détendu et me souviens pourquoi tu dors si bien. Ton regard amoureux et transperçant quand tu allais et venais en moi, les muscles de tes bras dessinés par l’effort lorsque tu me retenais contre ton ventre, les perles de sueur le long de ton dos, et puis le mots que tu as murmurés entre deux souffles dans le creux de mon oreille. Mon corps te réclame encore et encore, je le calme en glissant une main entre mes cuisses, paume contre le tissu léger de ma culotte. Combien de temps ai-je passé là à te regarder ? Je ne sais pas. Mais j’en ai eu assez, alors je me suis levée, j’ai titubé jusqu’à être si près de toi que je pouvais, malgré l’obscurité, distinguer les petites rides sur ton visage écrasé sur l’oreiller. J’ai tiré sur le drap et j’ai suivi du regard le chemin de sa chute. Je l’ai retiré comme une vague quitte la plage et le bord gansé du coton est devenu l’écume. D’abord ton cou, puis ton épaule, saillante et musclée, ton dos, arrondi de sommeil. J’ai déposé un baiser toutes les deux ou trois vertèbres jusqu’à la cambrure de tes reins, en prenant soin de seulement t’effleurer. Lorsque le drap a découvert tes fesses rondes et fines, je t’ai senti frémir. J’ai eu envie de croire que c’était plus de plaisir que de froid. Tes cuisses fuselés, le creux de ton genou, tes mollets dessinés puis tes chevilles que j’aime frotter contre les miennes sous les tables de bistrot, … Je ne sais pas si le drap a terminé sa course par terre. Je ne sais plus.

Un rai de la lumière chaude de la lampe à poser du salon tranche net le mur noir face à la porte. J’avance d’un pas en soulevant la poignée pour faire le moins de bruit possible, entrouvre un peu plus la porte pour me glisser dans la chambre. Le rectangle de lumière s’élargit et viens lécher le bord du lit et ta main. J’ai peur de te réveiller. Alors je plonge dans la chambre et repousse rapidement la porte derrière moi. Je me retrouve dans le noir, seule avec ta respiration et ton odeur. J’ai peur de l’obscurité, de ce qu’elle cache. Mais tu es là, rien ne peut m’arriver. Je reste debout, appuyée au chambranle de la porte. Je ne sais pas si j’ai les yeux clos ou grands ouverts. J’attends qu’ils s’habituent et commencent à distinguer les contours de la pièce. En attendant je respire profondément, j’inhale les effluves de toi et moi qui flottent dans la pièce. Voilà, je distingue le lit, les monts et les vallées de ton corps sous le drap. Je n’approche pas tout de suite, même si j’ai furieusement envie de me coller à toi. Je me laisse glisser le long du mur et m’assois sur mes talons, pour mieux te regarder. Je ferme l’oeil gauche et fais le point de l’oeil droit, comme un cameraman sans camera. Je fais mon cinema, tu es mon sujet. Presque sans ma volonté, mon bras s’est levé. Il mime une longue caresse sur toi. Serpent langoureux sur des vagues de sable. Une onde de désir me parcourt. Je te vois paisible et détendu et me souviens pourquoi tu dors si bien. Ton regard amoureux et transperçant quand tu allais et venais en moi, les muscles de tes bras dessinés par l’effort lorsque tu me retenais contre ton ventre, les perles de sueur le long de ton dos, et puis le mots que tu as murmurés entre deux souffles dans le creux de mon oreille. Mon corps te réclame encore et encore, je le calme en glissant une main entre mes cuisses, paume contre le tissu léger de ma culotte. Combien de temps ai-je passé là à te regarder ? Je ne sais pas. Mais j’en ai eu assez, alors je me suis levée, j’ai titubé jusqu’à être si près de toi que je pouvais, malgré l’obscurité, distinguer les petites rides sur ton visage écrasé sur l’oreiller. J’ai tiré sur le drap et j’ai suivi du regard le chemin de sa chute. Je l’ai retiré comme une vague quitte la plage et le bord gansé du coton est devenu l’écume. D’abord ton cou, puis ton épaule, saillante et musclée, ton dos, arrondi de sommeil. J’ai déposé un baiser toutes les deux ou trois vertèbres jusqu’à la cambrure de tes reins, en prenant soin de seulement t’effleurer. Lorsque le drap a découvert tes fesses rondes et fines, je t’ai senti frémir. J’ai eu envie de croire que c’était plus de plaisir que de froid. Tes cuisses fuselés, le creux de ton genou, tes mollets dessinés puis tes chevilles que j’aime frotter contre les miennes sous les tables de bistrot, … Je ne sais pas si le drap a terminé sa course par terre. Je ne sais plus.

Ce matin, comme tous les matins, je suis montée dans le bus, à peine croisé le regard du chauffeur qui lâche, mécaniquement, à chaque passager qui monte “Merci !” (d’avoir payé votre voyage, comme s’il était vraiment heureux que tu banques pour monter dans son véhicule. Un acteur des transports en commun, comédien du service public, intermittent du poids lourd).
La machine avale et recrache le ticket de l’homme en costume derrière moi dans un vacarme assourdissant. En fait non. Elle ne fait pas tant de bruit, mais c’est le matin, tout son extérieur à mon propre corps est une agression.
Mon bus n’est pas très fréquenté. Alors il y a plein de sièges vides. Après avoir validé mon Pass Navigo, j’ai toujours une hésitation au moment de choisir une place. À l’avant ? À l’arrière ? Au milieu ? Dans tous les cas, loin des autres passagers. Et nous faisons tous pareil.
Les autres voyageurs semblent avoir été secoués comme des osselets par une grosse main invisibles et lâchés de très haut pour retomber, éparpillés au hasard des places assises.Alors j’avance dans le couloir de lino gris foncé à la recherche d’un siège isolé. Ne pas croiser le regard des autres. Les ignorer.
Parfois je pense à eux, je me dis qu’il n’ont pas plus envie que moi d’être ici. En route pour le boulot, le Pôle-Emploi ? Et ça me donne bonne conscience, parfois même, je me sens investie de cette mission, de ce pouvoir magique : si je ne les vois pas, s’ils sont transparents, peut-être rêveront-ils, un quart de seconde, qu’en fait ils ne sont pas vraiment là, qu’il n’est pas si tôt, qu’ils ne vont pas au boulot, qu’ils n’ont pas quitté les draps chauds de sommeil et pour certains le corps nu et doux de celui ou celle qui partage leurs lits, leurs vies.
Je suis comme eux, ignorée. Mon code-barre ne passe pas au scan de leurs regards. Et certains matins, j’aurais pourtant envie qu’on me voit, qu’on me passe la main dans les cheveux en me souhaitant une bonne journée. Envie de me caler contre les autres pour me réveiller doucement dans la chaleur de leurs bras.
Où est passée notre mémoire collective ? L’instinct primaire qui nous ordonnait de nous rassembler près du feu, en clan, pour nous protéger des dangers et nous réconforter ?
…Et le soir, l’heure de pointe, l’heure des gens fatigués, l’heure des cheveux collés par la sueur et des auréoles sur les chemises, cette envie est passée. Moites et puants, enchevêtrés, agglutinés, les bras tendres et apaisants du matin ne sont plus qu’un lointain souvenir.

Ce matin, comme tous les matins, je suis montée dans le bus, à peine croisé le regard du chauffeur qui lâche, mécaniquement, à chaque passager qui monte “Merci !” (d’avoir payé votre voyage, comme s’il était vraiment heureux que tu banques pour monter dans son véhicule. Un acteur des transports en commun, comédien du service public, intermittent du poids lourd).

La machine avale et recrache le ticket de l’homme en costume derrière moi dans un vacarme assourdissant. En fait non. Elle ne fait pas tant de bruit, mais c’est le matin, tout son extérieur à mon propre corps est une agression.

Mon bus n’est pas très fréquenté. Alors il y a plein de sièges vides. Après avoir validé mon Pass Navigo, j’ai toujours une hésitation au moment de choisir une place. À l’avant ? À l’arrière ? Au milieu ? Dans tous les cas, loin des autres passagers. Et nous faisons tous pareil.

Les autres voyageurs semblent avoir été secoués comme des osselets par une grosse main invisibles et lâchés de très haut pour retomber, éparpillés au hasard des places assises.Alors j’avance dans le couloir de lino gris foncé à la recherche d’un siège isolé. Ne pas croiser le regard des autres. Les ignorer.

Parfois je pense à eux, je me dis qu’il n’ont pas plus envie que moi d’être ici. En route pour le boulot, le Pôle-Emploi ? Et ça me donne bonne conscience, parfois même, je me sens investie de cette mission, de ce pouvoir magique : si je ne les vois pas, s’ils sont transparents, peut-être rêveront-ils, un quart de seconde, qu’en fait ils ne sont pas vraiment là, qu’il n’est pas si tôt, qu’ils ne vont pas au boulot, qu’ils n’ont pas quitté les draps chauds de sommeil et pour certains le corps nu et doux de celui ou celle qui partage leurs lits, leurs vies.

Je suis comme eux, ignorée. Mon code-barre ne passe pas au scan de leurs regards. Et certains matins, j’aurais pourtant envie qu’on me voit, qu’on me passe la main dans les cheveux en me souhaitant une bonne journée. Envie de me caler contre les autres pour me réveiller doucement dans la chaleur de leurs bras.

Où est passée notre mémoire collective ? L’instinct primaire qui nous ordonnait de nous rassembler près du feu, en clan, pour nous protéger des dangers et nous réconforter ?

…Et le soir, l’heure de pointe, l’heure des gens fatigués, l’heure des cheveux collés par la sueur et des auréoles sur les chemises, cette envie est passée. Moites et puants, enchevêtrés, agglutinés, les bras tendres et apaisants du matin ne sont plus qu’un lointain souvenir.

Les flashs bleus qui rebondissaient de façades d’immeubles en vitrines de boutiques, les bal des blouses et des uniformes, tout se mariait à merveille avec la musique qui sortait encore de son casque. Elle n’entendait plus les paroles, ne distinguait plus les voix devenues des instruments parmi les autres.
Vert, longtemps, orange, vite, rouge, longtemps, le cycle immuable du feu tricolore marquait la cadence, percussionniste inaudible d’un orchestre invisible.
Le piano égrainait les notes et elle se sentait s’enfoncer lentement dans le trottoir noir et chaud, comme si son corps se fondait à l’asphalte. Ce n’était ni lourd, ni léger, ni étouffant. En équilibre mais pas celui qu’elle connaissait jusqu’ici. Elle aurait pu se comparer à une akène, en transit mais pas dans les airs. Elle, elle traversait les entrailles de la ville, croisait les particules d’asphalte, dansait contre les câbles électriques souterrains, dévalait le long des caténaires d’alimentation du métro, glissait sur les strates d’argile, de sable et de calcaires du tréfonds de Paris. Aucune odeur, même en atteignant la couche humide de la nappe phréatique.
Elle croisa son regard, tout au fond, là où la terre est plus sombre, plus dense. Ses yeux clairs, perçants et doux à la fois. Ceux qui l’ont foudroyée à la première minute. Et là encore, un décharge. Le bassin qui se soulève, emmenant avec lui le torse et les épaules. Puis retomber, lourde, sur le trottoir redevenu matière. Cambrée encore, violemment. La nuque tirée vers le haut, le ventre tendu. Puis retomber. Définitivement revenue du cœur de Paris, de l’antre de la ville.
Les cordes et le clavier ont laissé place aux sirènes. A nouveau elle sentait son corps douloureux et vivant. Le masque à oxygène, le contact frais de la housse du brancard, le regard soulagé du jeune pompier. Elle se sentait sourire, elle allait le revoir.
Elle se souvenait le rendez-vous pour lequel elle était en retard, la course dans les escaliers du métro, l’arrêt de deux secondes pour tenter vainement de se recoiffer en devinant son reflet sur le Plexiglas du kiosque à journaux et puis le petit bonhomme passant du vert au rouge “j’ai le temps, j’ai le temps”. Le bruit des freins, le cri de la femme sur le trottoir d’en face, puis la musique.
Elle allait pouvoir lui raconter son rire qu’elle a entendu en sourdine, le scintillement des éclats de gypse qui lui ont rappelé ses yeux et l’envie oppressante d’être dans ses bras qui l’a décidée à remonter. Vivante !

Les flashs bleus qui rebondissaient de façades d’immeubles en vitrines de boutiques, les bal des blouses et des uniformes, tout se mariait à merveille avec la musique qui sortait encore de son casque. Elle n’entendait plus les paroles, ne distinguait plus les voix devenues des instruments parmi les autres.

Vert, longtemps, orange, vite, rouge, longtemps, le cycle immuable du feu tricolore marquait la cadence, percussionniste inaudible d’un orchestre invisible.

Le piano égrainait les notes et elle se sentait s’enfoncer lentement dans le trottoir noir et chaud, comme si son corps se fondait à l’asphalte. Ce n’était ni lourd, ni léger, ni étouffant. En équilibre mais pas celui qu’elle connaissait jusqu’ici. Elle aurait pu se comparer à une akène, en transit mais pas dans les airs. Elle, elle traversait les entrailles de la ville, croisait les particules d’asphalte, dansait contre les câbles électriques souterrains, dévalait le long des caténaires d’alimentation du métro, glissait sur les strates d’argile, de sable et de calcaires du tréfonds de Paris. Aucune odeur, même en atteignant la couche humide de la nappe phréatique.

Elle croisa son regard, tout au fond, là où la terre est plus sombre, plus dense. Ses yeux clairs, perçants et doux à la fois. Ceux qui l’ont foudroyée à la première minute. Et là encore, un décharge. Le bassin qui se soulève, emmenant avec lui le torse et les épaules. Puis retomber, lourde, sur le trottoir redevenu matière. Cambrée encore, violemment. La nuque tirée vers le haut, le ventre tendu. Puis retomber. Définitivement revenue du cœur de Paris, de l’antre de la ville.

Les cordes et le clavier ont laissé place aux sirènes. A nouveau elle sentait son corps douloureux et vivant. Le masque à oxygène, le contact frais de la housse du brancard, le regard soulagé du jeune pompier. Elle se sentait sourire, elle allait le revoir.

Elle se souvenait le rendez-vous pour lequel elle était en retard, la course dans les escaliers du métro, l’arrêt de deux secondes pour tenter vainement de se recoiffer en devinant son reflet sur le Plexiglas du kiosque à journaux et puis le petit bonhomme passant du vert au rouge “j’ai le temps, j’ai le temps”. Le bruit des freins, le cri de la femme sur le trottoir d’en face, puis la musique.

Elle allait pouvoir lui raconter son rire qu’elle a entendu en sourdine, le scintillement des éclats de gypse qui lui ont rappelé ses yeux et l’envie oppressante d’être dans ses bras qui l’a décidée à remonter. Vivante !

Berce-moi encore de mensonges. Dis-moi encore des mots doux, faux mais doux. Prends-moi encore avec passion, même si elle est feinte. Une dernière fois. Puis laisse-moi tomber. Laisse-moi glisser, légère, du drap vers le plancher. Je ne me ferai pas mal. Je ferai le dos rond. Le filet de sang qui sortira de ma bouche se mariera si bien avec le pourpre des rideaux. Quitte la pièce et ma vie sur la pointe des pieds et referme bien la porte derrière toi.

Berce-moi encore de mensonges. Dis-moi encore des mots doux, faux mais doux. Prends-moi encore avec passion, même si elle est feinte. Une dernière fois. Puis laisse-moi tomber. Laisse-moi glisser, légère, du drap vers le plancher. Je ne me ferai pas mal. Je ferai le dos rond. Le filet de sang qui sortira de ma bouche se mariera si bien avec le pourpre des rideaux. Quitte la pièce et ma vie sur la pointe des pieds et referme bien la porte derrière toi.

Il a posé son chapeau de feutre sur le meuble de l’entrée, fouillé ses poches pour en sortir son portefeuille et son badge, les a jetés avec les clés de l’appartement dans le vide-poche, pendu son imper humide au porte-manteau.
Il a fait deux pas sur le linoléum usé de l’entrée et retiré ses mocassins en déchaussant le pied gauche à l’aide de la pointe du pied droit et inversement. D’un pas lourd et fatigué il a mû sa carcasse prématurément usée jusque dans sa petite cuisine, a extrait du placard au dessus de la plaque chauffante une boite de raviolis qu’il n’a pas pris la peine de réchauffer, attrapé une fourchette sur l’évier (jamais il ne rangeait la vaisselle qu’il avait faite après le repas précédent, à quoi bon ? C’était pour s’en resservir au repas d’après !) et s’est dirigé vers la pièce qui faisait office de bureau, de salon, de chambre, et de bibliothèque.
Ce qu’il préférait c’était s’installer dans le vieux fauteuil en tissu marron qu’il avait récupéré à la mort de son père. C’était son seul héritage. La toile de coton était si fatiguée que la trame délavée laissait apparaitre la bourre de crin de cheval dont il était garni. Le vieux fauteuil était inconfortable et laid. Mais il aimait se vautrer dedans.
Il a glissé son index boudiné dans le cercle d’aluminium de la boite de conserve et soulevé aussi doucement qu’il pouvait l’opercule. Mais il était trop maladroit et un gerbe orangée est venue s’écraser sur sa chemise. Il lâcha un “merde” poussif et étala la sauce gélatineuse sur le tissu du revers de la main. Il s’en foutait. Il a saisi mollement sa fourchette et a commencé à piquer les raviolis à même la boite pour les enfourner dans sa bouche.
Après avoir mastiqué et dégluti sans conviction une ou deux pâtes froides, il a saisi la télécommande et lancé Arte sur le vieux poste de télévision. Ils passaient toujours quelque chose d’intéressant sur Arte. Il passa la soirée à regarder distraitement des reportages et s’endormit sans s’en rendre compte.
***************************************
—- Rapport légal —-
Paris le 29/07/2011
Nom : Legrand Prénom : Alain
Date de naissance : 31/07/1964
Situation : célibataire
Adresse : 21 rue du Chemin Vert 75011 PARIS
Date de décès : entre le 15 et le 17 juillet 2011
Procès verbal : L’employeur, Trésor Public 39-41 rue Godefroy Cavaignac 75011 Paris a informé nos services en date du 28 juillet 2011 de l’absence “inquiétante” de monsieur Legrand à son poste de travail depuis le 15 juillet 2011. Aucune famille connue. Ouverture de la porte après les vérifications d’usage par la serrurerie de garde sous le contrôle de maitre Souland, huissier de justice à Paris. Le défunt a été découvert à son domicile. Les investigations du Dr Guilbaud (service de médecine légale de la Préfecture de Paris) n’ont pas permis de déterminer avec exactitude la date du décès mais celle-ci est évaluée entre le 15 et le 17 juillet 2011. La cause du décès serait vraisemblablement un arrêt cardiaque. Aucune manifestation de la famille.
Autorisation délivrée par le Préfet de Police de Paris ou son représentant pour une inhumation le 1er aout 2011 au cimetière Charonne (XXème arrondissement).
Les recherches généalogiques ont été confiées à la SCP Chapuis-Delorme, notaires associés, 120 bd Voltaire 75011 Paris.

Il a posé son chapeau de feutre sur le meuble de l’entrée, fouillé ses poches pour en sortir son portefeuille et son badge, les a jetés avec les clés de l’appartement dans le vide-poche, pendu son imper humide au porte-manteau.

Il a fait deux pas sur le linoléum usé de l’entrée et retiré ses mocassins en déchaussant le pied gauche à l’aide de la pointe du pied droit et inversement. D’un pas lourd et fatigué il a mû sa carcasse prématurément usée jusque dans sa petite cuisine, a extrait du placard au dessus de la plaque chauffante une boite de raviolis qu’il n’a pas pris la peine de réchauffer, attrapé une fourchette sur l’évier (jamais il ne rangeait la vaisselle qu’il avait faite après le repas précédent, à quoi bon ? C’était pour s’en resservir au repas d’après !) et s’est dirigé vers la pièce qui faisait office de bureau, de salon, de chambre, et de bibliothèque.

Ce qu’il préférait c’était s’installer dans le vieux fauteuil en tissu marron qu’il avait récupéré à la mort de son père. C’était son seul héritage. La toile de coton était si fatiguée que la trame délavée laissait apparaitre la bourre de crin de cheval dont il était garni. Le vieux fauteuil était inconfortable et laid. Mais il aimait se vautrer dedans.

Il a glissé son index boudiné dans le cercle d’aluminium de la boite de conserve et soulevé aussi doucement qu’il pouvait l’opercule. Mais il était trop maladroit et un gerbe orangée est venue s’écraser sur sa chemise. Il lâcha un “merde” poussif et étala la sauce gélatineuse sur le tissu du revers de la main. Il s’en foutait. Il a saisi mollement sa fourchette et a commencé à piquer les raviolis à même la boite pour les enfourner dans sa bouche.

Après avoir mastiqué et dégluti sans conviction une ou deux pâtes froides, il a saisi la télécommande et lancé Arte sur le vieux poste de télévision. Ils passaient toujours quelque chose d’intéressant sur Arte. Il passa la soirée à regarder distraitement des reportages et s’endormit sans s’en rendre compte.

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—- Rapport légal —-

Paris le 29/07/2011

Nom : Legrand Prénom : Alain

Date de naissance : 31/07/1964

Situation : célibataire

Adresse : 21 rue du Chemin Vert 75011 PARIS

Date de décès : entre le 15 et le 17 juillet 2011

Procès verbal : L’employeur, Trésor Public 39-41 rue Godefroy Cavaignac 75011 Paris a informé nos services en date du 28 juillet 2011 de l’absence “inquiétante” de monsieur Legrand à son poste de travail depuis le 15 juillet 2011. Aucune famille connue. Ouverture de la porte après les vérifications d’usage par la serrurerie de garde sous le contrôle de maitre Souland, huissier de justice à Paris. Le défunt a été découvert à son domicile. Les investigations du Dr Guilbaud (service de médecine légale de la Préfecture de Paris) n’ont pas permis de déterminer avec exactitude la date du décès mais celle-ci est évaluée entre le 15 et le 17 juillet 2011. La cause du décès serait vraisemblablement un arrêt cardiaque. Aucune manifestation de la famille.

Autorisation délivrée par le Préfet de Police de Paris ou son représentant pour une inhumation le 1er aout 2011 au cimetière Charonne (XXème arrondissement).

Les recherches généalogiques ont été confiées à la SCP Chapuis-Delorme, notaires associés, 120 bd Voltaire 75011 Paris.

Le claquement d’une porte, un livre qui se referme, la porcelaine d’une assiette qui vole en éclats, des paupières qui se ferment tout doucement, des noms qui défilent de bas en haut de l’écran, le bruit des pas qui s’estompent au bout bout d’un couloir sombre…
La fin peut être triste, noire, étouffante, violente. Mais quand elle est matérialisée c’est plus facile.
Une fin dans le brouillard c’est pas une fin. Les sentiments suspendus à un fil invisible entre rien et le cœur c’est terrible. Une bouche grande ouverte mais sans le cri qui en sort. Une plaie béante, un puits sans fond. Pas de corps pour faire le deuil.
Quitte-moi en fanfare. Fais du bruit, gueule, hurle, casse, fracasse. Fais des étincelles, tire un feu d’artifice. Fais en sorte que je n’oublie pas ce moment…
…Et puis offre-moi une fleur. Blanche. Je l’accrocherai dans mes cheveux. Elle me rappellera le linceul dans lequel j’étais engoncée et qu’enfin je quitte.

Le claquement d’une porte, un livre qui se referme, la porcelaine d’une assiette qui vole en éclats, des paupières qui se ferment tout doucement, des noms qui défilent de bas en haut de l’écran, le bruit des pas qui s’estompent au bout bout d’un couloir sombre…

La fin peut être triste, noire, étouffante, violente. Mais quand elle est matérialisée c’est plus facile.

Une fin dans le brouillard c’est pas une fin. Les sentiments suspendus à un fil invisible entre rien et le cœur c’est terrible. Une bouche grande ouverte mais sans le cri qui en sort. Une plaie béante, un puits sans fond. Pas de corps pour faire le deuil.

Quitte-moi en fanfare. Fais du bruit, gueule, hurle, casse, fracasse. Fais des étincelles, tire un feu d’artifice. Fais en sorte que je n’oublie pas ce moment…

…Et puis offre-moi une fleur. Blanche. Je l’accrocherai dans mes cheveux. Elle me rappellera le linceul dans lequel j’étais engoncée et qu’enfin je quitte.

“Six mètres, plus que six mètres Pour couper la ligne d’arrivée
Gerber enfin dans le trophée
La pilule amère de la gloire
Payer l’impôt de la victoire
Six mètres, rien que six mètres
Le corps crucifié au guidon
Dans les reins, les crocs du peloton
Casser la roue de l’infortune
Et le sourire pour la une
- Six mètres, juste six mètres
Poing levé, et point à la ligne
Brandissant le bouquet d’épines
Craquer pour croquer le ruban
Avec la rage, avec les dents
- Cinq mètres ! Les plus longs ! Cinq mètres ! Cracher, tituber sur la route Vaciller au doute à goutte
Au dernier lacet étrangleur
Boire la coupe jusqu’à la sueur
- Deux mètres ! Et puis le dernier mètre
Et soudain, l’envie de plus rien
- Ou juste de bloquer les freins
L’envie de faire sauter la chaîne
D’une overdose d’oxygène
- Déserter à vingt centimètres
À vingt centimètres du fil
Se fondre et regarder la file
- Des autres qui passent devant
Les applaudir, le nez au vent
Refuser le prix de l’effort
D’être le plus beau, le plus fort
- Et puis s’y mettre, Mais s’y mettre tous ! Ni dieux devant, ni chiens aux trousses
- S’y mettre ! S’y mettre tous et plus de maître
Que le désir d’être et renaître
Se redresser, lever la jambe
- Être ensemble
Vainqueurs, tous ensemble
- Des millions de prem’s ex aequo
- Millions de champions illégaux
Ensemble, escalader les marches
Tous ensemble, passer sous l’arche
- S’y mettre, plus qu’à s’y mettre
Plus qu’à s’y mettre.”
[O. Ruiz]

“Six mètres, plus que six mètres Pour couper la ligne d’arrivée

Gerber enfin dans le trophée

La pilule amère de la gloire

Payer l’impôt de la victoire

Six mètres, rien que six mètres

Le corps crucifié au guidon

Dans les reins, les crocs du peloton

Casser la roue de l’infortune

Et le sourire pour la une

- Six mètres, juste six mètres

Poing levé, et point à la ligne

Brandissant le bouquet d’épines

Craquer pour croquer le ruban

Avec la rage, avec les dents

- Cinq mètres ! Les plus longs ! Cinq mètres ! Cracher, tituber sur la route Vaciller au doute à goutte

Au dernier lacet étrangleur

Boire la coupe jusqu’à la sueur

- Deux mètres ! Et puis le dernier mètre

Et soudain, l’envie de plus rien

- Ou juste de bloquer les freins

L’envie de faire sauter la chaîne

D’une overdose d’oxygène

- Déserter à vingt centimètres

À vingt centimètres du fil

Se fondre et regarder la file

- Des autres qui passent devant

Les applaudir, le nez au vent

Refuser le prix de l’effort

D’être le plus beau, le plus fort

- Et puis s’y mettre, Mais s’y mettre tous ! Ni dieux devant, ni chiens aux trousses

- S’y mettre ! S’y mettre tous et plus de maître

Que le désir d’être et renaître

Se redresser, lever la jambe

- Être ensemble

Vainqueurs, tous ensemble

- Des millions de prem’s ex aequo

- Millions de champions illégaux

Ensemble, escalader les marches

Tous ensemble, passer sous l’arche

- S’y mettre, plus qu’à s’y mettre

Plus qu’à s’y mettre.”

[O. Ruiz]

“J’étouffe les mots d’amour qui me viennent en pensant à toi. Je ne sais plus quoi en faire. Donne-moi une boite et son couvercle pour les contenir. S’il te plait.”

“J’étouffe les mots d’amour qui me viennent en pensant à toi. Je ne sais plus quoi en faire. Donne-moi une boite et son couvercle pour les contenir. S’il te plait.”

Sans debut ni fin, juste un essai

Les rayons de soleil qui jouaient dans ses cheveux semblaient y mettre le feu. On l’aurait dite auréolée d’une brume légère et dorée.

J’aimais y glisser mes doigts, cela me rappelait les heures passées, enfant, à jouer au milieu des fils de soie dans l’atelier de tissage de papa.

Son odeur aussi sentait bon Istambul, le marché aux épices, les volutes d’encens.

Oui, elle ressemblait à Istambul, secrète, mystérieuse. Lorsque je lui faisais l’amour, j’étais comme enivrée par les cordes des çumbüs et la peau tendue des darboukas. Saoulée par ses caresses et ses baisers. Ses seins lourds et pleins contre les miens, nos jambes entrelacées.

J’avais rencontré Jeanne à Paris, un soir d’hiver où j’errais dans mon quartier.

Je remontais la rue de la Pierre Levée à la recherche d’une bonne raison de rentrer chez moi. Le trottoir glissant rendait mes pas incertains, ou peut-être était-ce l’alcool. Comme les autres passants, j’avais la tête enfoncée dans les épaules, emmitouflée pour me protéger de la pluie glacée et du vent qui s’immiscait dans chaque petit espace laissé par le tissu de mon manteau. Nous avancions tous, tels des ombres. Sauf Jeanne.

De loin, j’ai repéré sa silhouette filiforme. Elle rayonnait au milieu de nous, le visage offert aux intempéries, l’écharpe au vent. La pluie et le froid avaient rougi le bout de son nez et ses pommettes lui donnant les traits enfantins d’une poupée russe. La plus petite, celle qu’on découvre en dernier, qu’on cherche, qu’on attend, la petite surprise. Elle marchait la tête en l’air, ses grands yeux noirs à l’affût de je ne sais quoi. Ses lèvres charnues et roses s’ouvraient sur de petits joyaux nacrés dont je découvrirai plus tard l’harmonie au détour du premier sourire qu’elle m’offrit.

La lumière des guirlandes de Noël pendues ça et là inondait par intermittence les courbes de son corps enserrées dans son manteau trop petit. Son bonnet laissait filer quelques mèches qui virevoltaient au gré de ses pas légers.

Je devais trouver un moyen de l’aborder, d’attirer son attention. Mais je restais pétrifiée, non, pas pétrifiée, enchantée, transportée par ce qu’elle dégageait.

Elle semblait danser sur le trottoir, survoler le pavé brillant de verglas. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, je fus surprise par ma propre voix lorsque je m’entendit lui demander : « J’ai froid, vous prenez un café avec moi ? ». A contrario, mon audace et l’incongruité de ma question ne semblèrent pas l’étonner le moins du monde. Sans un mot, elle attrapa mon bras en plongeant ses grands yeux sombres dans les miens. Et c’est dans un silence doux et empreint de magie que nous avons parcouru les quelques mètres qui nous séparaient du café, à l’angle de la rue.

Elle me devança et ouvrit la porte embuée de l’établissement étonnamment plein en cette soirée de décembre.

Au milieu du brouhaha des habitués nous nous sommes assises, sur une banquette, côte à côte, sans nous débarrasser de nos manteaux. Je la laissais commander deux cappuccinos « mousse de lait, pas chantilly » …

Publié la première fois sur Voldemag le 31 mars 2011
J’ai envie de vélo dans l’allée, les couettes au vent.
J’ai envie de parcourir le couloir en ne posant mes pieds nus que sur les carreaux noirs du damier du carrelage, sans toucher les lignes de joints.
J’ai envie des mains de papa dans mon dos qui me poussent pour m’aider à m’envoler à bord de mon vaisseaux imaginaire, bien calée dans le siège de la balançoire.
J’ai envie d’entendre la voix de Fabrice demandant le montant de la valise RTL en aidant maman à couper les tomates pour la salade de midi. D’attendre avec angoisse, accoudée à la table de Formica, de savoir si la personne dont le numéro a été tiré au hasard dans l’annuaire des P.T.T. va être chez elle et décrocher son téléphone.
J’ai envie de sieste dans le lit qui grince de la chambre “des enfants”, de me laisser envahir doucement par le sommeil en inventant des histoires mettant en scène les personnages monochromes de la toile de Jouy qui couvre les murs.
J’ai envie encore d’être éblouie par les rayons du soleil quand maman ouvre les volets, sonnant ainsi la fin de la sieste, le début de nouvelles aventures.
J’ai envie d’être à genoux sur la chaise en bois bleue, un peu branlante, juste derrière maman qui fredonne en faisant des mots croisés pendant que je passe la brosse dans ses longs cheveux dorés.
J’ai envie de fouler encore le mélange de cailloux et de sable qui forme le petit chemin entre la maison et la plage.
J’ai envie de sentir mon seau et mon râteau me griffer la jambe quand je cours vers l’étendue bleue et brillante de l’océan.
J’ai envie de ma place à côté du rocher (celui avec une cachette secrète où je range mes coquillages) dans la petite crique en bas du chemin.
J’ai envie d’avancer dans l’eau en levant les genoux bien haut et de soudainement me retourner en criant pour fuir les (tout petits) rouleaux blancs d’écume, m’imaginant en danger.
J’ai envie de l’odeur de lessive de la serviette de plage, mariée à celle de la crème solaire, du sable et des embruns.
J’ai envie de me faire un gommage des mollets en faisant rouler doucement les grains de sable encore collés à la peau brunie de mes jambes.
J’ai envie de regarder l’eau s’éloigner, me laissant enfin tout le loisir de farfouiller dans la vase à la recherche de petits trésors nacrés. Je me fais mon safari océanique, scrutant la surface de sable détrempé pour repérer les petits trous laissés par les crustacés qui se cachent en attendant le retour de la marée haute.
J’ai envie de concocter pour papa et maman une délicieuse bouillie de terre, de sable et d’eau avec mon frère. Avec les mains parce que c’est meilleur. De la servir dans les feuilles brillantes du laurier fleur que mamie avait planté à l’entrée de la maison et d’aller cueillir les haricots du catalpa pour en faire des couverts.
J’ai envie de m’allonger sur le dos en étalant mes cheveux au dessus de ma tête, de fermer les yeux et de voir encore la lumière du soleil à travers mes paupières.
J’ai envie de sentir le soleil devenir moins vif, de pouvoir ouvrir les yeux sans être éblouie et regarder les nuages courir vers je ne sais où.
J’ai envie de m’enrouler dans la serviette pour remonter à la maison, d’être fatiguée d’avoir trop joué.
J’ai envie de sentir bon l’eau de Cologne Mont Saint Michel après la douche.
J’ai envie d’enfiler ma robe en liberty rose, celle qui tourne, et de laisser maman glisser une barrette assortie dans mes cheveux encore humides. De passer mes sandales blanches.
J’ai envie d’aller avec papa jusqu’à la boite aux lettres poster les cartes postales pour les voisins. De glisser dans cette grosse bouche jaune les rectangles de cartons sur lesquels je me suis appliquée à dessiner mes journées de vacances.
J’ai envie d’entendre la sonnerie qui annonce le passage du train de marchandises en haut de la rue, de regarder la femme du garde-barrière tourner la manivelle faisant descendre les franges rouge et blanches de la barrière. (C’est le travail de son mari mais il est tellement saoul que même le clac clac assourdissant de la crémaillère ne le réveille pas de sa sieste éthylique sur sa chaise de camping défraîchie).
J’ai envie de vélo dans l’allée, les couettes au vent, quand papa, tonton et papi étaient encore là à disserter devant le barbecue ou à rire en jouant aux boules.

Publié la première fois sur Voldemag le 31 mars 2011

J’ai envie de vélo dans l’allée, les couettes au vent.

J’ai envie de parcourir le couloir en ne posant mes pieds nus que sur les carreaux noirs du damier du carrelage, sans toucher les lignes de joints.

J’ai envie des mains de papa dans mon dos qui me poussent pour m’aider à m’envoler à bord de mon vaisseaux imaginaire, bien calée dans le siège de la balançoire.

J’ai envie d’entendre la voix de Fabrice demandant le montant de la valise RTL en aidant maman à couper les tomates pour la salade de midi. D’attendre avec angoisse, accoudée à la table de Formica, de savoir si la personne dont le numéro a été tiré au hasard dans l’annuaire des P.T.T. va être chez elle et décrocher son téléphone.

J’ai envie de sieste dans le lit qui grince de la chambre “des enfants”, de me laisser envahir doucement par le sommeil en inventant des histoires mettant en scène les personnages monochromes de la toile de Jouy qui couvre les murs.

J’ai envie encore d’être éblouie par les rayons du soleil quand maman ouvre les volets, sonnant ainsi la fin de la sieste, le début de nouvelles aventures.

J’ai envie d’être à genoux sur la chaise en bois bleue, un peu branlante, juste derrière maman qui fredonne en faisant des mots croisés pendant que je passe la brosse dans ses longs cheveux dorés.

J’ai envie de fouler encore le mélange de cailloux et de sable qui forme le petit chemin entre la maison et la plage.

J’ai envie de sentir mon seau et mon râteau me griffer la jambe quand je cours vers l’étendue bleue et brillante de l’océan.

J’ai envie de ma place à côté du rocher (celui avec une cachette secrète où je range mes coquillages) dans la petite crique en bas du chemin.

J’ai envie d’avancer dans l’eau en levant les genoux bien haut et de soudainement me retourner en criant pour fuir les (tout petits) rouleaux blancs d’écume, m’imaginant en danger.

J’ai envie de l’odeur de lessive de la serviette de plage, mariée à celle de la crème solaire, du sable et des embruns.

J’ai envie de me faire un gommage des mollets en faisant rouler doucement les grains de sable encore collés à la peau brunie de mes jambes.

J’ai envie de regarder l’eau s’éloigner, me laissant enfin tout le loisir de farfouiller dans la vase à la recherche de petits trésors nacrés. Je me fais mon safari océanique, scrutant la surface de sable détrempé pour repérer les petits trous laissés par les crustacés qui se cachent en attendant le retour de la marée haute.

J’ai envie de concocter pour papa et maman une délicieuse bouillie de terre, de sable et d’eau avec mon frère. Avec les mains parce que c’est meilleur. De la servir dans les feuilles brillantes du laurier fleur que mamie avait planté à l’entrée de la maison et d’aller cueillir les haricots du catalpa pour en faire des couverts.

J’ai envie de m’allonger sur le dos en étalant mes cheveux au dessus de ma tête, de fermer les yeux et de voir encore la lumière du soleil à travers mes paupières.

J’ai envie de sentir le soleil devenir moins vif, de pouvoir ouvrir les yeux sans être éblouie et regarder les nuages courir vers je ne sais où.

J’ai envie de m’enrouler dans la serviette pour remonter à la maison, d’être fatiguée d’avoir trop joué.

J’ai envie de sentir bon l’eau de Cologne Mont Saint Michel après la douche.

J’ai envie d’enfiler ma robe en liberty rose, celle qui tourne, et de laisser maman glisser une barrette assortie dans mes cheveux encore humides. De passer mes sandales blanches.

J’ai envie d’aller avec papa jusqu’à la boite aux lettres poster les cartes postales pour les voisins. De glisser dans cette grosse bouche jaune les rectangles de cartons sur lesquels je me suis appliquée à dessiner mes journées de vacances.

J’ai envie d’entendre la sonnerie qui annonce le passage du train de marchandises en haut de la rue, de regarder la femme du garde-barrière tourner la manivelle faisant descendre les franges rouge et blanches de la barrière. (C’est le travail de son mari mais il est tellement saoul que même le clac clac assourdissant de la crémaillère ne le réveille pas de sa sieste éthylique sur sa chaise de camping défraîchie).

J’ai envie de vélo dans l’allée, les couettes au vent, quand papa, tonton et papi étaient encore là à disserter devant le barbecue ou à rire en jouant aux boules.