Publié la première fois en juin 2009 sur http://www.shotbybothsides.org/ (merci @_ulrich_ )
« Tu te tais, ne dis rien à personne. »
Elle a ramassé la lettre entre ses paumes, a malaxé le papier jusqu’à en faire une boule presque parfaite.
Je restais interdite, essayant de me remémorer ce que dessinait l’encre bleue sur la feuille qui visiblement disparaîtra à jamais de la circulation.
En fait, je me souvenais de chaque mot, de chaque virgule. J’aurais même pu, si on me l’avait demandé, reproduire la lettre à l’identique, les boucles des « e », la rature au mot « nœud » (le signe « œ » lui a toujours posé un problème de graphie, c’est moi qui lui montrais en faisant mes devoirs au CP) et j’aurais su à quel endroit placer la goutte qui a fait gondoler le papier et baver l’encre sur le mot « pardon », sans savoir pour autant s’il s’agissait dune larme ou d’une éclaboussure du lavabo tout proche.
Maman a repris la boule de papier, l’a défroissée soigneusement et a entrepris de la plier. D’abord en deux, puis en quatre. Je lai vue hésiter pour un dernier pliage, puis non. Elle a glissé le rectangle de papier dans sa poche et m’a poussée hors de la salle de bain. « Reste dans ta chambre ne descend pas tant que je ne viens pas te chercher ». Dans l’embrasure de la porte elle s’est retournée : « A personne tu m’entends ? Personne. »
Ne pas le dire. Cacher. Travestir l’événement. Sur le moment, je n’ai pas compris pourquoi.
Je suis retournée en bas observer les uniformes. Ceux des pompiers bleu marine et rouge, ceux des gendarmes, bleu marine et blanc, ceux des brancardiers blancs.
Assise sur l’avant-dernière marche de l’escalier (la dernière grinçait et je ne voulais pas me faire repérer) je regardais le bal des professionnels de l’accident, de la mort. Ils tournaient autour de maman, debout, presque trop droite et digne, face à un gendarme.
De là où j’étais, je pouvais apercevoir les contours de sa main contre la lettre dans la poche de sa robe.
Je comptais les soubresauts de la veine de sa tempe, tap, tap, tap, tap, tap. Cette veine devenait monstrueuse quand maman était énervée ou stressée. Tap, tap, tap, tap. J’imaginais son cœur envoyer le sang dans ses artères au même rythme. Tap, tap, tap.
Je ne sais pas pourquoi je n’écris pas cette lettre de mémoire aujourd’hui, je la connais encore par cœur. On ne me le demande pas, certes, mais je pourrais garder pour moi cette copie, ce duplicata d’explication.
Pourquoi doit-on taire la lettre ? Pour laisser les gens croire que papa est juste tombé par la fenêtre ?
Qu’est-ce qui est le plus honteux ? Qu’il ait raté sa pendaison ou qu’il ait décidé de mettre fin à ses jours ?
Je ne le fais pas. Je maquille, je déguise, je mets de la poudre et du blush, deux pschitts de parfum.
C’est ce qu’on a fait pour papa. Du fond de teint et de la poudre compacte sur la brûlure de la corde et un joli foulard pour masquer l’hématome. Un accordéon de papier d’Arménie dans la chambre pour camoufler l’odeur. Un mouchoir sur cet épisode.
Tout le monde joue le jeu, maman, le médecin, les pompiers, le thanatopracteur et les voisins.
Alors on continue. On vit dans le souvenir de la vie d’avant « l’accident ». On invente un nouveau présent rempli d’un vide « accidentel », tellement plus facile à combler qu’une antre de malaise, de désamour, de dépression et d’abandon volontaire.
Je sais que tu sais qu’il sait que je sais.
On avance tous à pas feutrés sur le chemin de la vie, pavé du mensonge mais recouvert du coton des apparences. On a tous de la corne aux pieds car les bords acérés du non-dit fendent parfois la fine couche de coton.
Chut ! Je ne dis pas, je ferme les yeux parfois et je me laisse tomber moi aussi de la fenêtre, mais dans mon rêve, je rattrape toujours le bout de corde resté accroché à la balustrade. J’ai appris à faire des nœuds et j’ai acheté plein de mouchoirs.