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Les ombres claires

Jusqu’ici je n’y avais pas vraiment pensé. J’attrapais la vie à pleines mains, les moments par poignées. Quand on parle d’espérance de vie, on situe celle des femmes à … quoi ? 80 ? 85 ans ? Je ne sais pas exactement, ça ne m’a jamais vraiment intéressée. J’avais oublié un élément déterminant : je ne fais pas forcément partie de la moyenne. Un événement récent m’en a fait prendre conscience. Je crois que je viens de devenir (tardivement) adulte. Je viens de percevoir que ce que j’ai bien encaissé il y a quelques années me semble aujourd’hui beaucoup moins facilement envisageable. Ce n’est pas vraiment une question d’âge. C’est une question de résistance et de volonté dont l’esprit pourrait être “Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait” (mais si, tu sais : ce bon vieux Twain). Je me rends compte que parfois c’est impossible. Et je pleure d’avoir perdu cette innocence, cette énergie. J’ai pris en pleine figure que la vie que je pensais pouvoir modeler comme une boule d’argile, malaxer entre mes doigts il y a quelques temps n’est en fait constituée que de grains de sable, plus ou moins solidaires. Je pensais, même si je n’en n’ai plus l’âge, que mourir était une maladie de vieux. Je ne suis pas mourante. Loin de là. Je prends juste la mesure du caractère éphémère des jours, des nuits. Je sens les grains de sable filer entre mes doigts et je sais maintenant que je ne peux rien y faire. Et j’en pleure.

Jusqu’ici je n’y avais pas vraiment pensé. J’attrapais la vie à pleines mains, les moments par poignées. Quand on parle d’espérance de vie, on situe celle des femmes à … quoi ? 80 ? 85 ans ? Je ne sais pas exactement, ça ne m’a jamais vraiment intéressée. J’avais oublié un élément déterminant : je ne fais pas forcément partie de la moyenne. Un événement récent m’en a fait prendre conscience. Je crois que je viens de devenir (tardivement) adulte. Je viens de percevoir que ce que j’ai bien encaissé il y a quelques années me semble aujourd’hui beaucoup moins facilement envisageable. Ce n’est pas vraiment une question d’âge. C’est une question de résistance et de volonté dont l’esprit pourrait être “Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait” (mais si, tu sais : ce bon vieux Twain). Je me rends compte que parfois c’est impossible. Et je pleure d’avoir perdu cette innocence, cette énergie. J’ai pris en pleine figure que la vie que je pensais pouvoir modeler comme une boule d’argile, malaxer entre mes doigts il y a quelques temps n’est en fait constituée que de grains de sable, plus ou moins solidaires. Je pensais, même si je n’en n’ai plus l’âge, que mourir était une maladie de vieux. Je ne suis pas mourante. Loin de là. Je prends juste la mesure du caractère éphémère des jours, des nuits. Je sens les grains de sable filer entre mes doigts et je sais maintenant que je ne peux rien y faire. Et j’en pleure.

C’est de là que je regarde le monde. De là que coulent mes doutes et mes peines. Par ici que passent les jolies émotions. C’est mon œil, celui qui voudrait que tu sois là demain matin à mon réveil, avant le premier rai du soleil qui fendra le bleu sombre de la nuit.

C’est de là que je regarde le monde. De là que coulent mes doutes et mes peines. Par ici que passent les jolies émotions. C’est mon œil, celui qui voudrait que tu sois là demain matin à mon réveil, avant le premier rai du soleil qui fendra le bleu sombre de la nuit.

On choisirait le vélo le plus pourri, parce que ça fait bobo parisien. Et aussi parce que c’est le seul sans antivol. Il serait vert délavé, usé jusqu’aux caoutchoucs du guidon. On le choisirait ensemble sans dire un mot, en se regardant comme deux gamins avec la malice au fond des yeux. Un moment d’hésitation, on prend le bus et on continue nos vies ou on prend le vélo et on se tire ?
VÉLO !
Alors tu attraperais le guidon, enfourcherais l’engin en le stabilisant pendant que je grimpe sur le porte-bagages bringuebalant. Et on se marrerait comme des foufous en zigzaguant jusqu’au coin de la rue en brulant un feu rouge. Je m’accrocherais à tes épaules en me servant de mes jambes comme de balanciers et toi tu pédalerais courbé sur le cadre rouillé, les genoux dans le menton. Et nos rires couvriraient les klaxons des voitures surprises par notre équipée sauvage. Ce serait dangereux mais rigolo. Et au carrefour, hop ! À gauche.
On fermerait les yeux pour contrer le vent provoqué par la vitesse qu’on prendrait dans la rue en pente. Au moment de les rouvrir, on serait sur un chemin de terre, en plein soleil. “BYE BYE PARIS !” On crierait “SALUT LES COINCÉS !”
Alors je m’accrocherais plus fort à toi, en passant mes bras sous les tiens, mes mains sur ton torse. Je plaquerais ma joue entre tes omoplates et je te laisserais m’emporter loin. Loin. Et toi tu pédalerais fièrement, le nez offert au vent chaud. Notre vélo vert délavé dessinerait sur le chemin de terre une ligne parfaite entre deux champs de colza en fleur, jaune soleil. Je te dirais je t’aime, tu arrêterais le vélo et on ferait l’amour sous un chêne.
Mais là tout de suite on peut pas. Le bus vient de partir.

On choisirait le vélo le plus pourri, parce que ça fait bobo parisien. Et aussi parce que c’est le seul sans antivol. Il serait vert délavé, usé jusqu’aux caoutchoucs du guidon. On le choisirait ensemble sans dire un mot, en se regardant comme deux gamins avec la malice au fond des yeux. Un moment d’hésitation, on prend le bus et on continue nos vies ou on prend le vélo et on se tire ?

VÉLO !

Alors tu attraperais le guidon, enfourcherais l’engin en le stabilisant pendant que je grimpe sur le porte-bagages bringuebalant. Et on se marrerait comme des foufous en zigzaguant jusqu’au coin de la rue en brulant un feu rouge. Je m’accrocherais à tes épaules en me servant de mes jambes comme de balanciers et toi tu pédalerais courbé sur le cadre rouillé, les genoux dans le menton. Et nos rires couvriraient les klaxons des voitures surprises par notre équipée sauvage. Ce serait dangereux mais rigolo. Et au carrefour, hop ! À gauche.

On fermerait les yeux pour contrer le vent provoqué par la vitesse qu’on prendrait dans la rue en pente. Au moment de les rouvrir, on serait sur un chemin de terre, en plein soleil. “BYE BYE PARIS !” On crierait “SALUT LES COINCÉS !”

Alors je m’accrocherais plus fort à toi, en passant mes bras sous les tiens, mes mains sur ton torse. Je plaquerais ma joue entre tes omoplates et je te laisserais m’emporter loin. Loin. Et toi tu pédalerais fièrement, le nez offert au vent chaud. Notre vélo vert délavé dessinerait sur le chemin de terre une ligne parfaite entre deux champs de colza en fleur, jaune soleil. Je te dirais je t’aime, tu arrêterais le vélo et on ferait l’amour sous un chêne.

Mais là tout de suite on peut pas. Le bus vient de partir.

L’imperceptible, le tout petit bruit tout au fond de moi, celui que je suis la seule à entendre. Il monte, brûle et irradie. Il couvre tous les autres mais en silence. Il n’est peut-être qu’un leurre, que le fruit d’autres bruits que je renie. Mais il est là. Il grossit comme un ru de sang frais qui sortirait de la plaie. Un filet assez puissant pour ne pas être contenu par un linge pressé sur la blessure mais assez fin pour ne pas éclabousser. Lentement il devient flaque, prend toute la place. Il ne s’arrête pas, il file, il coule mais ne devient pas torrent.
La toute petite alarme ne coagule pas, elle est fluide et décidée, elle glisse, se faufile. Elle me saisit en douceur, me torture sans utiliser la violence. Je la voudrais bruyante, physique, mais elle ne me fait pas ce plaisir, reste impalpable, invisible et inodore. Alors j’attends qu’elle se découvre, qu’elle se montre, ou qu’elle meurt comme elle est arrivée : sournoisement.

L’imperceptible, le tout petit bruit tout au fond de moi, celui que je suis la seule à entendre. Il monte, brûle et irradie. Il couvre tous les autres mais en silence. Il n’est peut-être qu’un leurre, que le fruit d’autres bruits que je renie. Mais il est là. Il grossit comme un ru de sang frais qui sortirait de la plaie. Un filet assez puissant pour ne pas être contenu par un linge pressé sur la blessure mais assez fin pour ne pas éclabousser. Lentement il devient flaque, prend toute la place. Il ne s’arrête pas, il file, il coule mais ne devient pas torrent.

La toute petite alarme ne coagule pas, elle est fluide et décidée, elle glisse, se faufile. Elle me saisit en douceur, me torture sans utiliser la violence. Je la voudrais bruyante, physique, mais elle ne me fait pas ce plaisir, reste impalpable, invisible et inodore. Alors j’attends qu’elle se découvre, qu’elle se montre, ou qu’elle meurt comme elle est arrivée : sournoisement.

J’ai regardé ça et j’ai pensé à un couple de danseurs, elle qui virevolte dans sa robe jaune, lui fort et fier dans son costume clair. “Dansez, dansez sous le ciel bleu, l’un contre l’autre”. Puis je me suis rendue compte que j’étais vraiment trop barge. Alors je suis rentrée et je me suis fait un thé.

J’ai regardé ça et j’ai pensé à un couple de danseurs, elle qui virevolte dans sa robe jaune, lui fort et fier dans son costume clair. “Dansez, dansez sous le ciel bleu, l’un contre l’autre”. Puis je me suis rendue compte que j’étais vraiment trop barge. Alors je suis rentrée et je me suis fait un thé.

Je ne connais rien aux lignes de la main, je trouve même que c’est débile de croire que des rides peuvent parler d’avenir, quand j’en vois sur mon visage je pense plutôt au passé en fait. L’ésotérisme, les dieux (païens ou pas), l’au-delà et les signes du “ciel” ne me parlent pas plus (sauf la pluie mais j’en ai déjà parlé).
Ce matin j’ai regardé ma main. J’ai regardé les lignes qui parcourent ma paume et j’ai eu envie de leur donner vie. Laquelle est celle de la vie ? La plus longue ou la plus courte ? Laquelle est celle de l’amour ? J’ai inventé. Donné des noms à tous les carrefours que je voyais, baptisé les entrelacs, qualifié les nœuds formés par mes lignes.
Si tu refermes un peu ta main, tu fais disparaître des lignes, tu effaces des nœuds. Est-ce que ces sillons sont plutôt des gens ou des événements ? J’ai remarqué leur façon de s’éteindre : les lignes deviennent de plus en plus fines. Elles fondent et se diluent, formant parfois des fourches.
J’aime ne pas savoir et imaginer qu’elles sont les gens, les rencontres de ma vie. J’aime me dire que je peux les enfermer et les garder au creux de moi en repliant ma main.
Voila, j’ai décidé que ces lignes seraient mes rencontres. Les gens de ma main, les gens de ma vie que j’emporte partout avec moi, qui me suivront jusqu’au bout. … et ça me permet d’imaginer que j’existe dans la main de quelqu’un. Je vais perdurer au creux d’une paume. Je sais, ça n’a pas de sens. Mais cette pensée me va très bien pour un samedi matin.

Je ne connais rien aux lignes de la main, je trouve même que c’est débile de croire que des rides peuvent parler d’avenir, quand j’en vois sur mon visage je pense plutôt au passé en fait. L’ésotérisme, les dieux (païens ou pas), l’au-delà et les signes du “ciel” ne me parlent pas plus (sauf la pluie mais j’en ai déjà parlé).

Ce matin j’ai regardé ma main. J’ai regardé les lignes qui parcourent ma paume et j’ai eu envie de leur donner vie. Laquelle est celle de la vie ? La plus longue ou la plus courte ? Laquelle est celle de l’amour ? J’ai inventé. Donné des noms à tous les carrefours que je voyais, baptisé les entrelacs, qualifié les nœuds formés par mes lignes.

Si tu refermes un peu ta main, tu fais disparaître des lignes, tu effaces des nœuds. Est-ce que ces sillons sont plutôt des gens ou des événements ? J’ai remarqué leur façon de s’éteindre : les lignes deviennent de plus en plus fines. Elles fondent et se diluent, formant parfois des fourches.

J’aime ne pas savoir et imaginer qu’elles sont les gens, les rencontres de ma vie. J’aime me dire que je peux les enfermer et les garder au creux de moi en repliant ma main.

Voila, j’ai décidé que ces lignes seraient mes rencontres. Les gens de ma main, les gens de ma vie que j’emporte partout avec moi, qui me suivront jusqu’au bout. … et ça me permet d’imaginer que j’existe dans la main de quelqu’un. Je vais perdurer au creux d’une paume. Je sais, ça n’a pas de sens. Mais cette pensée me va très bien pour un samedi matin.

Je sais le vide et l’absence. Je connais la colère, les regrets. J’ai dit les “si j’avais su”, les “pourquoi maintenant ?”.
Je sais l’indicible, ce que l’on croit insurmontable. J’ai connu le moment où on se relève, juste le temps de regarder l’horizon, le coin de ciel bleu qui parait si lointain, si inaccessible. Et celui juste après, où l’on s’effondre à nouveau, la solitude et le poids du fardeau comme un manteau sur le dos, qu’on pense ne pas pouvoir enlever.
Et puis j’ai fait les petits pas. Les uns après les autres. Ceux que les autres m’avaient prédits et auxquels je ne croyais pas. Ceux qu’on a besoin de faire seul, lentement, à son rythme. Je vis toujours le vide et l’absence, le trou au creux des côtes. Mais je lui ai fait une place. J’ai appris à le confiner. Je ne le porte plus comme un poids. Je me construis autour, avec. Je prends appui sur tout le reste pour le porter plus facilement. J’équilibre, je déplace les masses.
Ces quelques mots sont pour toi qui aujourd’hui vit ce cyclone. Ce ne sont peut-être, sûrement pas les bons. Je les ai voulus pudiques, ils sont peut-être maladroits. Je voudrais qu’ils soient mon index sous ton menton, pour t’aider à regarder le coin de ciel bleu, au loin là-bas et mon bras sous le tien, en place pour le moment où tu seras prêt à te remettre debout.
Pour B de H

Je sais le vide et l’absence. Je connais la colère, les regrets. J’ai dit les “si j’avais su”, les “pourquoi maintenant ?”.

Je sais l’indicible, ce que l’on croit insurmontable. J’ai connu le moment où on se relève, juste le temps de regarder l’horizon, le coin de ciel bleu qui parait si lointain, si inaccessible. Et celui juste après, où l’on s’effondre à nouveau, la solitude et le poids du fardeau comme un manteau sur le dos, qu’on pense ne pas pouvoir enlever.

Et puis j’ai fait les petits pas. Les uns après les autres. Ceux que les autres m’avaient prédits et auxquels je ne croyais pas. Ceux qu’on a besoin de faire seul, lentement, à son rythme. Je vis toujours le vide et l’absence, le trou au creux des côtes. Mais je lui ai fait une place. J’ai appris à le confiner. Je ne le porte plus comme un poids. Je me construis autour, avec. Je prends appui sur tout le reste pour le porter plus facilement. J’équilibre, je déplace les masses.

Ces quelques mots sont pour toi qui aujourd’hui vit ce cyclone. Ce ne sont peut-être, sûrement pas les bons. Je les ai voulus pudiques, ils sont peut-être maladroits. Je voudrais qu’ils soient mon index sous ton menton, pour t’aider à regarder le coin de ciel bleu, au loin là-bas et mon bras sous le tien, en place pour le moment où tu seras prêt à te remettre debout.

Pour B de H

Mes tout petits, mes envahissants. Mon tout, mon ventre, mon indicible, mon indivisible deux.
L’un après l’autre et si différents, vous ne formez qu’un. Un irremplaçable rocher auquel je m’agrippe au milieu de la tempête, contre lequel je me repose et profite du soleil quand tout est calme. Un gros caillou posé là, sur ma plage, inébranlable. Quand je partirai, il sera toujours là.
Mon entier, pour vous j’aurais voulu être de ceux qui construisent l’orthographe, j’aurais défendu la cause des simples consonnes, jamais de doubles, pour que ce soit plus facile à apprendre. Si j’avais pu, je vous aurais fabriqué des genoux en Tefal, qui résistent aux chutes de vélo, au bitume qui écorche.Si je pouvais, je grelotterais à votre place, je brulerais de fièvre en fidèle doublure.
Je brosse vos ailes, affûte vos regards, pour que vous voliez haut et loin, là où vous voulez. Pas trop loin de moi j’espère.
J’ai parfois envie de me défaire de vous, pour vivre paisiblement, sans m’inquiéter, sans me torturer à peser chaque mot, chaque geste, chaque acte pour qu’ils ne vous blessent pas. Mais pas plus de quelques fractions de seconde. Une vie sans vous n’aurait pas nourri ma soif d’amour.
Je passerai d’autres nuits à ne pas dormir pour vous, à monter en silence dans vos chambres passer ma joue devant vos bouches pour sentir votre petit souffle apaisé et plein de sommeil et me dire “tout va bien, tout va bien”.
Ce que je veux vous dire tout bas, c’est que même le jour où il s’arrêtera, mon cœur continuera de se gonfler de vous, mes amours, mes brûlures.

Mes tout petits, mes envahissants. Mon tout, mon ventre, mon indicible, mon indivisible deux.

L’un après l’autre et si différents, vous ne formez qu’un. Un irremplaçable rocher auquel je m’agrippe au milieu de la tempête, contre lequel je me repose et profite du soleil quand tout est calme. Un gros caillou posé là, sur ma plage, inébranlable. Quand je partirai, il sera toujours là.

Mon entier, pour vous j’aurais voulu être de ceux qui construisent l’orthographe, j’aurais défendu la cause des simples consonnes, jamais de doubles, pour que ce soit plus facile à apprendre. Si j’avais pu, je vous aurais fabriqué des genoux en Tefal, qui résistent aux chutes de vélo, au bitume qui écorche.Si je pouvais, je grelotterais à votre place, je brulerais de fièvre en fidèle doublure.

Je brosse vos ailes, affûte vos regards, pour que vous voliez haut et loin, là où vous voulez. Pas trop loin de moi j’espère.

J’ai parfois envie de me défaire de vous, pour vivre paisiblement, sans m’inquiéter, sans me torturer à peser chaque mot, chaque geste, chaque acte pour qu’ils ne vous blessent pas. Mais pas plus de quelques fractions de seconde. Une vie sans vous n’aurait pas nourri ma soif d’amour.

Je passerai d’autres nuits à ne pas dormir pour vous, à monter en silence dans vos chambres passer ma joue devant vos bouches pour sentir votre petit souffle apaisé et plein de sommeil et me dire “tout va bien, tout va bien”.

Ce que je veux vous dire tout bas, c’est que même le jour où il s’arrêtera, mon cœur continuera de se gonfler de vous, mes amours, mes brûlures.

Ni avant, ni après. L’instantané. Le moment. Juste le moment. Ce moment même où le cerveau comprend : je tombe. Celui où, entre ciel et terre, le corps est tourné face vers le sol, les bras en croix dans un réflexe archaïque et les yeux grands ouverts pour laisser s’exprimer la sidération.
Je voudrais prendre un Polaroïd de cet instant de ma chute, juste avant de me fracasser sur le bitume. Étudier la photo, l’examiner, l’autopsier, tout noter, classer, archiver. Je tombe, et si je m’en sors, je me tournerai sur le côté en relevant mes genoux vers ma poitrine, en enroulant mes bras autour de mes tibias, gardant la position de longues minutes pour que mon sang reprenne sa course dans mes veines. Ensuite je pourrai m’asseoir, prendre mon pouls, évaluer les dégâts et me relever doucement, réapprendre à marcher, à respirer.
Alors je retrouverai le Polaroïd de ma chute, et je comparerai. Je déterminai mon score d’Apgar avant et après toi. Et si je m’en sors, je veux pouvoir contempler les stigmates de nous dans tes yeux quand je te croiserai.

Ni avant, ni après. L’instantané. Le moment. Juste le moment. Ce moment même où le cerveau comprend : je tombe. Celui où, entre ciel et terre, le corps est tourné face vers le sol, les bras en croix dans un réflexe archaïque et les yeux grands ouverts pour laisser s’exprimer la sidération.

Je voudrais prendre un Polaroïd de cet instant de ma chute, juste avant de me fracasser sur le bitume. Étudier la photo, l’examiner, l’autopsier, tout noter, classer, archiver. Je tombe, et si je m’en sors, je me tournerai sur le côté en relevant mes genoux vers ma poitrine, en enroulant mes bras autour de mes tibias, gardant la position de longues minutes pour que mon sang reprenne sa course dans mes veines. Ensuite je pourrai m’asseoir, prendre mon pouls, évaluer les dégâts et me relever doucement, réapprendre à marcher, à respirer.

Alors je retrouverai le Polaroïd de ma chute, et je comparerai. Je déterminai mon score d’Apgar avant et après toi. Et si je m’en sors, je veux pouvoir contempler les stigmates de nous dans tes yeux quand je te croiserai.

Et quand je dors, je suis le vent. Je dévale les boulevards, m’engouffre sous les porches. Je fais voler les tissus.
J’éparpille les papiers gras et les feuilles mortes. J’arpente ta rue, bousculant les réverbères et les poubelles.
J’entre chez toi par les fissures, souffle la bougie posée sur le rebord de ta fenêtre. Je frôle la cîme de ton oreiller, caresse ce qui dépasse du drap.
Je souffle jusqu’à perdre haleine puis je m’éteins.
La seule preuve de mon passage sera le voile de la fenêtre de ta chambre qui reprendra doucement sa place au moment où tu ouvriras les yeux.

Et quand je dors, je suis le vent. Je dévale les boulevards, m’engouffre sous les porches. Je fais voler les tissus.

J’éparpille les papiers gras et les feuilles mortes. J’arpente ta rue, bousculant les réverbères et les poubelles.

J’entre chez toi par les fissures, souffle la bougie posée sur le rebord de ta fenêtre. Je frôle la cîme de ton oreiller, caresse ce qui dépasse du drap.

Je souffle jusqu’à perdre haleine puis je m’éteins.

La seule preuve de mon passage sera le voile de la fenêtre de ta chambre qui reprendra doucement sa place au moment où tu ouvriras les yeux.

Elle n’aime pas le bruit. Les freins du métro sont comme des lames de rasoirs sur ses bras, les klaxons des voitures comme des coups de marteau dans son dos, le brouhaha de la foule comme des brûlures sur ses jambes. Les pas qui claquent dans le couloir, les sonneries de téléphone, le clic clic des ongles sur les claviers… Alors, elle ferme les yeux. Pas entier, ses paupières laissent passer un tout petit peu de la lumière blanche du néon. Elle se concentre très fort et revient là ou il fait bon, chaud et doux. Elle marche pieds nus sur la moquette épaisse, à petits pas vers le portant. Elle a 6 ans à nouveau, dans le magasin de Mamita, la maman de papa. Mamita l’a vue, a posé son doigt sur sa bouche pour lui demander de se faire discrète. Elle obéit et se pose en tailleur, derrière le gros fauteuil, sans faire de bruit, sans se faire remarquer. La jeune femme sort de la cabine et avance dans le boudoir, émue, solennelle. Mamita lui demande silencieusement d’approcher pour se se regarder dans le miroir. C’est ce moment qui la calme, l’apaise, quand cachée entre le gros fauteuil et le portant gonflé de robes, elle écoute les volutes de soie et d’organdi des robes des futures mariées se frôler et émettre un murmure. Elle s’imprègne du chant du frottement des tissus, respire l’odeur de la soie, frissonne de l’ambiance feutrée, sens la caresse des étoffes sur sa joue, puis rouvre les yeux, et reprend le cours de son travail.

Elle n’aime pas le bruit. Les freins du métro sont comme des lames de rasoirs sur ses bras, les klaxons des voitures comme des coups de marteau dans son dos, le brouhaha de la foule comme des brûlures sur ses jambes. Les pas qui claquent dans le couloir, les sonneries de téléphone, le clic clic des ongles sur les claviers… Alors, elle ferme les yeux. Pas entier, ses paupières laissent passer un tout petit peu de la lumière blanche du néon. Elle se concentre très fort et revient là ou il fait bon, chaud et doux. Elle marche pieds nus sur la moquette épaisse, à petits pas vers le portant. Elle a 6 ans à nouveau, dans le magasin de Mamita, la maman de papa. Mamita l’a vue, a posé son doigt sur sa bouche pour lui demander de se faire discrète. Elle obéit et se pose en tailleur, derrière le gros fauteuil, sans faire de bruit, sans se faire remarquer. La jeune femme sort de la cabine et avance dans le boudoir, émue, solennelle. Mamita lui demande silencieusement d’approcher pour se se regarder dans le miroir. C’est ce moment qui la calme, l’apaise, quand cachée entre le gros fauteuil et le portant gonflé de robes, elle écoute les volutes de soie et d’organdi des robes des futures mariées se frôler et émettre un murmure. Elle s’imprègne du chant du frottement des tissus, respire l’odeur de la soie, frissonne de l’ambiance feutrée, sens la caresse des étoffes sur sa joue, puis rouvre les yeux, et reprend le cours de son travail.

C’est le dernier jour de l’année, le jour des bilans et des cotillons. Les cotillons je n’aime pas ça. Ni les paillettes (même si dans le fond je rêve d’être une princesse), ni les serpentins, les confettis ou les chapeaux pointus. Je n’aime pas les bilans non plus. Je n’aime pas l’idée que les choses se terminent. Comme si la vie était un bon roman que tu n’as pas envie de finir et donc chaque fin d’année, chaque histoire d’amour serait un chapitre. LE POINT FINAL Je le trouve effrayant. Je n’aime pas non plus les points de suspension, espèce de confettis de la phrase, qu’on retrouve des semaines après l’avoir écrite ou prononcée. J’aimerais qu’on puisse écrire en l’air. Parler en bulles de savon. Que les mots laissent une trace autrement qu’en encre noire sur papier ou écran blanc, qu’on puisse les retrouver les caresser, les refaire glisser dans son oreille, ou son sur bras. La virgule implique une suite, c’est obligatoire. C’est plein d’espoir une virgule, mais on ne peut pas en abuser. La virgule aussi a ses limites. Alors il reste le point virgule. Hybride, mal connu, mal aimé. je ne sais pas l’utiliser. Cette année, je n’écrirai pas de bilan. Je ne ferai pas la fête non plus. Cette année, j’ai décidé de mettre les choses, les gens, mes histoires dans du papier de soie. Je vais écrire ce que je ne peux matérialiser autrement (Mme C, mon déménagement, ce coup de fil, etc.) et mettre les symboles du reste dans un joli papier de soie prune. Ces choses, ces gens, ces événements n’ont plus leur place, là, tout de suite, mais je veux être certaine de les avoir près de moi, au cas où.

C’est le dernier jour de l’année, le jour des bilans et des cotillons. Les cotillons je n’aime pas ça. Ni les paillettes (même si dans le fond je rêve d’être une princesse), ni les serpentins, les confettis ou les chapeaux pointus. Je n’aime pas les bilans non plus. Je n’aime pas l’idée que les choses se terminent. Comme si la vie était un bon roman que tu n’as pas envie de finir et donc chaque fin d’année, chaque histoire d’amour serait un chapitre. LE POINT FINAL Je le trouve effrayant. Je n’aime pas non plus les points de suspension, espèce de confettis de la phrase, qu’on retrouve des semaines après l’avoir écrite ou prononcée. J’aimerais qu’on puisse écrire en l’air. Parler en bulles de savon. Que les mots laissent une trace autrement qu’en encre noire sur papier ou écran blanc, qu’on puisse les retrouver les caresser, les refaire glisser dans son oreille, ou son sur bras. La virgule implique une suite, c’est obligatoire. C’est plein d’espoir une virgule, mais on ne peut pas en abuser. La virgule aussi a ses limites. Alors il reste le point virgule. Hybride, mal connu, mal aimé. je ne sais pas l’utiliser. Cette année, je n’écrirai pas de bilan. Je ne ferai pas la fête non plus. Cette année, j’ai décidé de mettre les choses, les gens, mes histoires dans du papier de soie. Je vais écrire ce que je ne peux matérialiser autrement (Mme C, mon déménagement, ce coup de fil, etc.) et mettre les symboles du reste dans un joli papier de soie prune. Ces choses, ces gens, ces événements n’ont plus leur place, là, tout de suite, mais je veux être certaine de les avoir près de moi, au cas où.

L’été le plus froid du monde, la vie m’a claquée deux fois. Deux mardis à quinze jours d’écart, la vie m’a montré comme on n’est rien.
Elle m’a offert un bouquet d’acacia. Un gros bouquet odorant que j’ai attrapé à pleines mains, enfouissant mon nez dans ses fleurs, respirant leur doux parfum, serrant fort entre mes paumes les longues tiges aux épines tranchantes.Soulagée de souffrir et déchirée de bonheur.
L’été le plus froid du monde, deux fois le téléphone a sonné.
“C’est fini - sanglot étouffé - pleure pas, mais c’est fini, c’est mieux ainsi, il souffrait”. Mais quoi “pleure pas” ? Et “c’est fini” ça veut rien dire ! T’es qui pour dire que “c’est mieux” ?
“Oooh ! Merveilleux ! Je viens d’apprendre. Alors, heureuse ? ” NON. Oui parce qu’il faut bien, mais non !
Je déteste le téléphone. Jean qui pleure et Jean qui geint. Jean qui rit s’en est allé. Entre rire et larmes. Éblouie par la nuit. Brûlée de froid. Transie de chaleur. Trop gâtée et si malheureuse. On me vole un homme pour m’en recoller un autre dans les pattes.
J’ai serré fort mon ventre. J’aurais voulu l’écraser, le dégonfler. Que les 44 cm de bébé s’effacent et que papa reste. J’ai vomi immédiatement de l’avoir pensé.
J’ai défié la Mort en portant la Vie à bout de ventre. J’étais le taureau dans l’arène. J’arborais fièrement les banderilles colorées plantées dans mon flanc, portée par les cris de la foule en liesse. J’ai exécuté ma chorégraphie ridicule en ignorant les filets de sang qui coulaient le long de mes côtes. Dansé, j’ai dansé jusqu’à m’effondrer. Je me suis noyée dans le sable de l’arène. J’avais la vie dans le ventre et la mort dans l’âme.
L’été des hommes de ma vie, je l’ai passé à apprivoiser la mort de l’un pour préparer la vie de l’autre. Le premier hiver, j’ai bordé mon bébé en me demandant si papa avait froid sous terre. Le premier printemps, j’ai fleuri la tombe de papa en me demandant si mon fils aimerait les renoncules plus tard.
J’ai eu ma première conversation avec mon enfant, incompréhensible par quelqu’un d’autre que nous deux. On a parlé avec les yeux. Plusieurs mois après son arrivée, j’ai réussi à lui souhaiter la bienvenue. Je me suis souvenue de la dernière avec mon père : “Je te rappelle, promis”. Promis, mais jamais tenu. Jamais tenue la promesse d’attendre l’arrivée de mon fils, celle de nous accueillir tous en fin d’année, celle de me montrer ses vieux diplômes retrouvés en rangeant la cave. Moi aussi j’ai fait plein de promesses. Que moi non plus je n’ai pas tenues. Celle de lui montrer Internet, celle de lui refaire mon imitation de Diane Tell, celle de ne pas pleurer quand ce sera l’heure. Et puis j’ai réussi à lui dire au revoir.
Le jour où mon fils a dit “papi” en plantant son doigt sur la silhouette jaunie d’une photo de mon album. L’un à travers l’autre, mes hommes. L’un contre l’autre, mes hommes. Les hommes de ma vie.

L’été le plus froid du monde, la vie m’a claquée deux fois. Deux mardis à quinze jours d’écart, la vie m’a montré comme on n’est rien.

Elle m’a offert un bouquet d’acacia. Un gros bouquet odorant que j’ai attrapé à pleines mains, enfouissant mon nez dans ses fleurs, respirant leur doux parfum, serrant fort entre mes paumes les longues tiges aux épines tranchantes.Soulagée de souffrir et déchirée de bonheur.

L’été le plus froid du monde, deux fois le téléphone a sonné.

“C’est fini - sanglot étouffé - pleure pas, mais c’est fini, c’est mieux ainsi, il souffrait”. Mais quoi “pleure pas” ? Et “c’est fini” ça veut rien dire ! T’es qui pour dire que “c’est mieux” ?

“Oooh ! Merveilleux ! Je viens d’apprendre. Alors, heureuse ? ” NON. Oui parce qu’il faut bien, mais non !

Je déteste le téléphone. Jean qui pleure et Jean qui geint. Jean qui rit s’en est allé. Entre rire et larmes. Éblouie par la nuit. Brûlée de froid. Transie de chaleur. Trop gâtée et si malheureuse. On me vole un homme pour m’en recoller un autre dans les pattes.

J’ai serré fort mon ventre. J’aurais voulu l’écraser, le dégonfler. Que les 44 cm de bébé s’effacent et que papa reste. J’ai vomi immédiatement de l’avoir pensé.

J’ai défié la Mort en portant la Vie à bout de ventre. J’étais le taureau dans l’arène. J’arborais fièrement les banderilles colorées plantées dans mon flanc, portée par les cris de la foule en liesse. J’ai exécuté ma chorégraphie ridicule en ignorant les filets de sang qui coulaient le long de mes côtes. Dansé, j’ai dansé jusqu’à m’effondrer. Je me suis noyée dans le sable de l’arène. J’avais la vie dans le ventre et la mort dans l’âme.

L’été des hommes de ma vie, je l’ai passé à apprivoiser la mort de l’un pour préparer la vie de l’autre. Le premier hiver, j’ai bordé mon bébé en me demandant si papa avait froid sous terre. Le premier printemps, j’ai fleuri la tombe de papa en me demandant si mon fils aimerait les renoncules plus tard.

J’ai eu ma première conversation avec mon enfant, incompréhensible par quelqu’un d’autre que nous deux. On a parlé avec les yeux. Plusieurs mois après son arrivée, j’ai réussi à lui souhaiter la bienvenue. Je me suis souvenue de la dernière avec mon père : “Je te rappelle, promis”. Promis, mais jamais tenu. Jamais tenue la promesse d’attendre l’arrivée de mon fils, celle de nous accueillir tous en fin d’année, celle de me montrer ses vieux diplômes retrouvés en rangeant la cave. Moi aussi j’ai fait plein de promesses. Que moi non plus je n’ai pas tenues. Celle de lui montrer Internet, celle de lui refaire mon imitation de Diane Tell, celle de ne pas pleurer quand ce sera l’heure. Et puis j’ai réussi à lui dire au revoir.

Le jour où mon fils a dit “papi” en plantant son doigt sur la silhouette jaunie d’une photo de mon album. L’un à travers l’autre, mes hommes. L’un contre l’autre, mes hommes. Les hommes de ma vie.

Moi ce que j’aime c’est t’embrasser quand il y a du vent. Quand mes cheveux viennent embêter nos bouches, se faufiler dans nos baisers. Alors j’ai envie de rire, et je sais que tu aimes quand je ris.

Moi ce que j’aime c’est t’embrasser quand il y a du vent. Quand mes cheveux viennent embêter nos bouches, se faufiler dans nos baisers. Alors j’ai envie de rire, et je sais que tu aimes quand je ris.

Publié la première fois en juin 2009 sur http://www.shotbybothsides.org/ (merci @_ulrich_ )
« Tu te tais, ne dis rien à personne. »
Elle a ramassé la lettre entre ses paumes, a malaxé le papier jusqu’à en faire une boule presque parfaite.
Je restais interdite, essayant de me remémorer ce que dessinait l’encre bleue sur la feuille qui visiblement disparaîtra à jamais de la circulation.
En fait, je me souvenais de chaque mot, de chaque virgule. J’aurais même pu, si on me l’avait demandé, reproduire la lettre à l’identique, les boucles des « e », la rature au mot « nœud » (le signe « œ » lui a toujours posé un problème de graphie, c’est moi qui lui montrais en faisant mes devoirs au CP) et j’aurais su à quel endroit placer la goutte qui a fait gondoler le papier et baver l’encre sur le mot « pardon », sans savoir pour autant s’il s’agissait dune larme ou d’une éclaboussure du lavabo tout proche.
Maman a repris la boule de papier, l’a défroissée soigneusement et a entrepris de la plier. D’abord en deux, puis en quatre. Je lai vue hésiter pour un dernier pliage, puis non. Elle a glissé le rectangle de papier dans sa poche et m’a poussée hors de la salle de bain. « Reste dans ta chambre ne descend pas tant que je ne viens pas te chercher ». Dans l’embrasure de la porte elle s’est retournée : « A personne tu m’entends ? Personne. »
Ne pas le dire. Cacher. Travestir l’événement. Sur le moment, je n’ai pas compris pourquoi.
Je suis retournée en bas observer les uniformes. Ceux des pompiers bleu marine et rouge, ceux des gendarmes, bleu marine et blanc, ceux des brancardiers blancs.
Assise sur l’avant-dernière marche de l’escalier (la dernière grinçait et je ne voulais pas me faire repérer) je regardais le bal des professionnels de l’accident, de la mort. Ils tournaient autour de maman, debout, presque trop droite et digne, face à un gendarme.
De là où j’étais, je pouvais apercevoir les contours de sa main contre la lettre dans la poche de sa robe.
Je comptais les soubresauts de la veine de sa tempe, tap, tap, tap, tap, tap. Cette veine devenait monstrueuse quand maman était énervée ou stressée. Tap, tap, tap, tap. J’imaginais son cœur envoyer le sang dans ses artères au même rythme. Tap, tap, tap.
Je ne sais pas pourquoi je n’écris pas cette lettre de mémoire aujourd’hui, je la connais encore par cœur. On ne me le demande pas, certes, mais je pourrais garder pour moi cette copie, ce duplicata d’explication.
Pourquoi doit-on taire la lettre ? Pour laisser les gens croire que papa est juste tombé par la fenêtre ?
Qu’est-ce qui est le plus honteux ? Qu’il ait raté sa pendaison ou qu’il ait décidé de mettre fin à ses jours ?
Je ne le fais pas. Je maquille, je déguise, je mets de la poudre et du blush, deux pschitts de parfum.
C’est ce qu’on a fait pour papa. Du fond de teint et de la poudre compacte sur la brûlure de la corde et un joli foulard pour masquer l’hématome. Un accordéon de papier d’Arménie dans la chambre pour camoufler l’odeur. Un mouchoir sur cet épisode.
Tout le monde joue le jeu, maman, le médecin, les pompiers, le thanatopracteur et les voisins.
Alors on continue. On vit dans le souvenir de la vie d’avant « l’accident ». On invente un nouveau présent rempli d’un vide « accidentel », tellement plus facile à combler qu’une antre de malaise, de désamour, de dépression et d’abandon volontaire.
Je sais que tu sais qu’il sait que je sais.
On avance tous à pas feutrés sur le chemin de la vie, pavé du mensonge mais recouvert du coton des apparences. On a tous de la corne aux pieds car les bords acérés du non-dit fendent parfois la fine couche de coton.
Chut ! Je ne dis pas, je ferme les yeux parfois et je me laisse tomber moi aussi de la fenêtre, mais dans mon rêve, je rattrape toujours le bout de corde resté accroché à la balustrade. J’ai appris à faire des nœuds et j’ai acheté plein de mouchoirs.

Publié la première fois en juin 2009 sur http://www.shotbybothsides.org/ (merci @_ulrich_ )

« Tu te tais, ne dis rien à personne. »

Elle a ramassé la lettre entre ses paumes, a malaxé le papier jusqu’à en faire une boule presque parfaite.

Je restais interdite, essayant de me remémorer ce que dessinait l’encre bleue sur la feuille qui visiblement disparaîtra à jamais de la circulation.

En fait, je me souvenais de chaque mot, de chaque virgule. J’aurais même pu, si on me l’avait demandé, reproduire la lettre à l’identique, les boucles des « e », la rature au mot « nœud » (le signe « œ » lui a toujours posé un problème de graphie, c’est moi qui lui montrais en faisant mes devoirs au CP) et j’aurais su à quel endroit placer la goutte qui a fait gondoler le papier et baver l’encre sur le mot « pardon », sans savoir pour autant s’il s’agissait dune larme ou d’une éclaboussure du lavabo tout proche.

Maman a repris la boule de papier, l’a défroissée soigneusement et a entrepris de la plier. D’abord en deux, puis en quatre. Je lai vue hésiter pour un dernier pliage, puis non. Elle a glissé le rectangle de papier dans sa poche et m’a poussée hors de la salle de bain. « Reste dans ta chambre ne descend pas tant que je ne viens pas te chercher ». Dans l’embrasure de la porte elle s’est retournée : « A personne tu m’entends ? Personne. »

Ne pas le dire. Cacher. Travestir l’événement. Sur le moment, je n’ai pas compris pourquoi.

Je suis retournée en bas observer les uniformes. Ceux des pompiers bleu marine et rouge, ceux des gendarmes, bleu marine et blanc, ceux des brancardiers blancs.

Assise sur l’avant-dernière marche de l’escalier (la dernière grinçait et je ne voulais pas me faire repérer) je regardais le bal des professionnels de l’accident, de la mort. Ils tournaient autour de maman, debout, presque trop droite et digne, face à un gendarme.

De là où j’étais, je pouvais apercevoir les contours de sa main contre la lettre dans la poche de sa robe.

Je comptais les soubresauts de la veine de sa tempe, tap, tap, tap, tap, tap. Cette veine devenait monstrueuse quand maman était énervée ou stressée. Tap, tap, tap, tap. J’imaginais son cœur envoyer le sang dans ses artères au même rythme. Tap, tap, tap.

Je ne sais pas pourquoi je n’écris pas cette lettre de mémoire aujourd’hui, je la connais encore par cœur. On ne me le demande pas, certes, mais je pourrais garder pour moi cette copie, ce duplicata d’explication.

Pourquoi doit-on taire la lettre ? Pour laisser les gens croire que papa est juste tombé par la fenêtre ?

Qu’est-ce qui est le plus honteux ? Qu’il ait raté sa pendaison ou qu’il ait décidé de mettre fin à ses jours ?

Je ne le fais pas. Je maquille, je déguise, je mets de la poudre et du blush, deux pschitts de parfum.

C’est ce qu’on a fait pour papa. Du fond de teint et de la poudre compacte sur la brûlure de la corde et un joli foulard pour masquer l’hématome. Un accordéon de papier d’Arménie dans la chambre pour camoufler l’odeur. Un mouchoir sur cet épisode.

Tout le monde joue le jeu, maman, le médecin, les pompiers, le thanatopracteur et les voisins.

Alors on continue. On vit dans le souvenir de la vie d’avant « l’accident ». On invente un nouveau présent rempli d’un vide « accidentel », tellement plus facile à combler qu’une antre de malaise, de désamour, de dépression et d’abandon volontaire.

Je sais que tu sais qu’il sait que je sais.

On avance tous à pas feutrés sur le chemin de la vie, pavé du mensonge mais recouvert du coton des apparences. On a tous de la corne aux pieds car les bords acérés du non-dit fendent parfois la fine couche de coton.

Chut ! Je ne dis pas, je ferme les yeux parfois et je me laisse tomber moi aussi de la fenêtre, mais dans mon rêve, je rattrape toujours le bout de corde resté accroché à la balustrade. J’ai appris à faire des nœuds et j’ai acheté plein de mouchoirs.